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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
samedi la marécliale chez M. de Pomponne : elle n’est pas reconnoissable ;les yeux ne lui sèchent pas.
Ne croyez pas, ma fille, que la mort de M. de Turenne ail passé ici aussivite que les autres nouvelles : on en parle et on le pleure encore tous les jours.
Tout en fait souvenir, et rien ne lui ressemble.
Un peut dire ce vers pour lui. Heureux ceux, comme vous dites, qui n’ont pasfait la moindre attention sur cette perte! La déroute qui est arrivée depuis abien renouvelé les éloges du héros. Vous m’avez fait grand plaisir d’avoirfrissonné de ce qu’a dit Saint-Hilaire 1 ; il n’est pas mort ; il vivra avec son brasgauche, et jouira de la beauté et de la fermeté de son âme. Je crois que vousaurez été bien étonnée de voir une petite défaite de notre côté ; vous n’en avezjamais vu depuis que vous êtes au monde. Il n’y a que le coadjuteur qui enait profité, en donnant un air si nouveau et si spirituel à sa harangue, que cetendroit en a fait tout le prix, au moins pour les courtisans, car toutes lesbonnes têtes l’ont loué depuis le commencement jusqu’à la fin. Je dînai samediavec le coadjuteur et le bel abbé: je suis ravie quand je vois quelque Grignan.
Enfin, ma chère enfant, cherchez bien dans toute la cour et dans toute laFrance : il n’y a que moi qui, ayant une fille si parfaitement aimée, sois privéede la joie de la voir et de passer ma vie avec elle : ce sont des règles de la Pro-vidence auxquelles je ne puis me soumettre qu’avec des peines infinies; nousfaisons donc bien de nous écrire, puisque c’est tout ce que nous avons.
J’embrasse de tout mon cœur M. de Grignan et mes petits-enfants; mais,ma très-belle et très-aimable, je suis à vous par-dessus tout : vous savezcombien je suis loin de la radoterie, qui fait passer violemment l’amour ma-ternel aux petits-enfants : le mien est demeuré tout court au premier étage,et je n’aime ce petit peuple que pour l’amour de vous.
À LA MÊME
A Paris, mercredi 28 août 1675.
Si l’on pouvoit écrire tous les jours, je m’en aceonmioderois fort bien; jetrouve môme quelquefois le moyen de le faire, quoique mes lettres ne partentpas ; mais le plaisir d’écrire est uniquement pour vous, car à tout le reste du
* Voyez ci-dessus, lettre du vendredi 9 août T675.