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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

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monde on voudroit avoir écrit, et cest parce quon le doit. Vraiment, ma tille,je men vais bien encore vous parler de M. de Turenne. Madame dElbeuf 1 , quidemeure pour quelques jours chez Iecardinal de Bouillon, me pria hier de dîneravec eux deux, pour parler de leur affliction ; madame de la Fayette y vint :nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu ; les yeux ne nous sé-chèrent pas. Madame dElbeuf avoit un portrait divinement bien fait de ce hé-ros, dont tout le train étoit arrivé à onze heures. Tous ces pauvres gens étoienten larmes, et déjà tout habillés de deuil. Il vint trois gentilshommes, qui pen-sèrent mourir en voyant ce portrait : cétoient des cris qui faisoient fendre lecœur; ils ne pouvoient prononcer une parole; ses valets de chambre, ses la-quais, ses pages, ses trompettes, tout étoit fondu en larmes et faisoit fondreles autres. Le premier qui fut en état de parler répondit à nos tristes ques-tions : nous nous fîmes raconter sa mort. Il vouloit se confesser, en se ca-chotant; il avoit donné ses ordres pour le soir, et devoit communier le len-demain dimanche, qui étoit le jour quil croyoit donner la bataille.

Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé, et, comme ilavoit bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur ilvouloit aller, et dit au petit dElbeuf : « Mon neveu, demeurez : vous nefaites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnoître. » M. dHamilton,qui se trouva près de lendroit il alloit, lui dit : « Monsieur, venez par ici,on tire du côté vous allez. Monsieur, lui dit-il , vous avez raison; je neveux point du tout être tué aujourdhui, cela sera le mieux du monde. » Il eutà peine tourné son cheval quil aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, quilui dit : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens défaire placer. » M. de Turenne revint, et dans linstant, sans être arrêté, il eut le bras etle corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenoient lechapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardoit toujours, ne le voitpoint tomber; le cheval lemporte il avoit laissé le petit dElbeuf; il nétoitpoint encore tombé, mais il étoit penché le nez sur larçon. Dans ce moment,le cheval sarrête, le héros tombe entre les bras de ses gens ; il ouvre deux foisde grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais : songez quilétoit mort, et quil avoit une partie du cœur emportée. On crie, on pleure :M. dHamilton fait cesser ce bruit, et ôter le petit dElbeuf, qui sétoit jeté surle corps, qui ne vouloit pas le quitter, etsepâmoit de crier. On couvre le corpsdun manteau; on le porte dans une haie: on le garde à petit bruit; uu carrossevient, on lemporte dans sa tente. Ce fut M. de Lorges, M. de Royeetbeaucoup dautres pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence,

* Élisabeth de la Tour, mariée à Charles de Lorraine, duc dElbeuf.