Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
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LETTRES RE MADAME DE SÉVIGNf

250

A LA MÊME

Aux Rochers, mercredi 6 novembre 1675.

Quelle lettre, ma très-chère ! Quels remercîments ne vous dois-je point d’a-voir employé vos yeux, votre tête, votre main, votre temps, à me composerun si agréable livre ! Je l’ai lu et relu, et le relirai encore avec bien du plai-sir et bien de l’attention : il n’v a nulle lecture où je puisse prendre plusd’intérêt ; vous contente* ma curiosité sur tout ce que je souhaitois, et j’ad-mire votre soin à me faire des réponses si ponctuelles ; cela fait une con-versation toute réglée et très-délicieuse. Mais, en vérité, ma fdle, ne voustuez pas : cette crainte me fait renoncer au plaisir d’avoir souvent de pareilsdivertissements. Tous ne sauriez douter qu’il n’y ait bien de la générositédans le soin que je prends de vous ménager sur l’écriture.

Je comprends avec plaisir la considération de M. de Grignan dans la Pro-vence, après ce que j’ai vu. C’est un agrément que vous ne sentez plus :vous êtes trop accoutumés d’être honorés et aimés dans une province oùl’on commande.

Si vous voyiez l’horreur, la détestation, la haine qu’on a ici pour le gouver-neur, vous sentiriez bien plus que vous ne faites la douceur d’être aimés elhonorés partout. Quels affronts ! quelles injures ! quelles menaces ! quels re-proches, avec de bonnes pierres qui voloient autour d’eux ! Je ne crois pas queM. de Grignan voulût de cette place à de telles conditions : son étoile est biencontraire à celle-là. Vous me parlez de cette héroïque signature que vous avezfaite pour M. de Grignan : vous ne doutez pas des beaux sentiments de notrecardinal 1 ; je ne vous parle pas des miens : vous voyez cependant ce qu’il vousconseilloit. Il y a de certaines choses, ma fille, que l’on ne conseille point : onexpose le fait ; les amis font leur devoir de ne point commettre les intérêts deceux qu’ils aiment; mais, quand on a l’àme aussi parfaitement belle et bonneque vous l’avez, on ne consulte que soi, et on fait précisément comme vousavez fait. N’avez-vous pas vu combien vous avez été admirée? N’étes-vous pasplus aise de ne devoir qu’à vous une si belle résolution? Vous ne pouviez malfaire : si vous n’eussiez point signé, vous faisiez comme tout le monde auroitlait; et, en signant, vous faisiez au delà de tout le. monde*. Enfin, mon enfant,

' l.o cardinal de Retz conseillait de ne pas signer.

Madame de Grignan s’était engagée pour son mari.