LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNfi
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semaines. La réflexion esl admirable, qu’avec tous nos étonnements do noslettres que nous recevons du 3 au 11, c’est neuf jours ; il nous faut pourtanttrois semaines avant que de dire : Je me porte bien , à votre service.
Vous êtes étonnée que j’aie un petit, chien; voici l’aventure. .T’appelois, par-contenance, une chienne courante d’une madame qui demeure au bout de ceparc. Madame de Tarent o me dit : « Quoi! vous savez appeler un chien? jeveux vous en envoyer un le plus ' ” ' monde. » Je la remerciai, et lui dis larésolution que j’avois prise de ne me plus engager dans cette sottise. Cela sepasse, on n’y pense plus ; deux jours après je vois entrer- un valet de chambreavec une petite maison de chien, tonte pleine de rubans, et sortir de cette joliemaison un petit chien tout parfumé, d’une beauté extraordinaire, des oreilles,des soies, une haleine douce, petit comme Sylphide , blondin comme un blon-din ; jamais je ne fus plus étonnée ni plus embarrassée : je voulus le renvoyer,ou ne voulutjamais le reporter. La femme de chambre qui l’avoit élevé en apensé mourir de douleur. C’est Marie 1 - qu’ai me le petit chien ; il couche dans samaison et dans la chambre de Beaulieu ; il ne mange que du pain ; je ne m’yattache point, mais il commence à m’aimer : je crains de succomber. Voilàl’histoire que je vous prie de ne point mander à Marphise 2 , car je crains sesreproches : au reste, une propreté extraordinaire. Il s’appelle Fidèle : c’est unnom que les amants de la princesse n’ont jamais mérité de porter; ils ont étépourtant d’un assez bel air; je vous conterai quelque jour ses aventures. Il estvrai que son styleest tout plein d’évanouissements, et je ne crois pas qu’elle aileu assez de loisir pour aimer sa fille, au point d’oser se comparer à moi. Il fau-drait plus d’un cœur pour aimer tant de choses à la fois ; pour moi, je m’aper-çois tous les jours que les gros poissons mangent les petits : si vous êtes monpréservatif, comme vous le dites, je vous suis trop oldigée, et je ne puis tropaimer l’amitié que j’ai pour vous. Je ne sais de quoi elle m’a gardée; mais,quand ce serait de feu et d’eau, elle ne me serait pas plus chère. Il y a destemps où j’admire qu’on veuille seulement laisser entrevoir qu’on ait été capa-ble d’approcher à neuf cents lieues d’un cap. La bonne princesse en fait toutesa gloire, au grand mépris de son miroir, qui lui dit tous les jours qu’avec untel visage il faut perdre même le souvenir. Elle m’aime beaucoup : on en mé-dirait, à Paris ; mais ici c’est une faveur qui méfait honorer de mes paysans. Seschevaux sont malades ; elle ne peut venir aux Rochers, et je ne l’accoutumepoint à recevoir de mes visites plus souvent que tous les huit ou dix jours : jelui dis en moi-même, commeM. de Bouillon à sa femme : « Si je voulois aller
4 Une des femmes de madame de-Sévigné.
- l'elile chienne que madame de Sévigné avait laissée à Ravis.