LETTRES RE MADAME RE SÉVIGNE
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sont noircies : il me faudrait un courage que je n’ai pas pour m’accommoderd’une si extraordinaire destinée. J’ai regret à tous mes jours qui s’en vont, etqui m’entraînent sans que j’aie le temps d’être avec vous; je regrette ma vio,et je sens pourtant que je la quitterais avec moins de peine, puisque tout est simal rangé pour me la rendre agréable. Dans ces pensées, ma très-chère, onpleure quelquefois sans vous le dire, et je mériterai vos sermons malgré moi,et plus souvent que je ne voudrai ; car ce n’est, jamais volontairement que jeme jette dans ces tristes méditations : elles se trouvent tout naturellement dansmon cœur, et je n’ai pas l’esprit de m’en tirer. Je suis au désespoir, ma fille,de n’avoir pas été maîtresse aujourd’hui d’un sentiment si vif ; je n’ai pas accou-tumé de m’y abandonner. Parlons d’autre chose : c’est un de mes tristesamusements dépenser à la différence des jours de l’année passée et de celle-ci. Quelle compagnie les soirs! quelle joie de vous voir, et- de vous rencon-Irer, et de vous parler à toute heure! Que de retours agréables pour moi!Rien ne m'échappe de tous ces heureux jours, que les jours mêmes qui sontéchappés. Je n’ai pas au moins le déplaisir de n’avoir pas senti mon bonheur :c'est un reproche que je ne me ferai point ; mais, par cette raison, je sensbien vivement le contraire d’un état si heureux.
Vous ne me dites point si vous avez été assez bien traités dans votre assem-blée, pour ne donner au roi que le don ordinaire ; on augmente le notre. Jepensai battre le bonhomme Boucberat 1 quand je vis cette augmentation; jene crois pas qu’on en puisse payer la moitié. Les états s’ouvriront demain ; c’està Dinan : tout ce pauvre parlement est malade à Vannes. Rennes est une villecomme déserte ; les punitions et les taxes ont été cruelles; il y aurait des his-toires tragiques à vous conter d’ici à demain. LaMarbeufne reviendra plus ici ;elle démêle ses affaires pour s’aller établir à Paris. J’avois pensé que mademoi-selle de Méri 2 feroit très-bien de louer une maison avec elle ; c’est une femmetrès-raisonnable, qui veut mettre sept ou huit cents francs à une maison ; ellespourront ensemble en avoir une de onze à douze cents livres. Elle a un boncarrosse; elleneseroit nullement incommode, et on n’aurait de société avec ellequ’au tant que l’on voudrait ; elle serait ravie de me plaire et d’être dans unlieu où elle me pourrait voir, car c’est une passion, qui pourtant ne la rendpoint incommode. Il faudroit que d’ici àPàques mademoiselle de Méri deman-dât une chambre à l’abbé d’Effiat : j’ai jeté tout cela dans la tète de la Troche.
Je trouve, ma très-chère, que je vous réponds assez souvent par avance,comme Trivelin, et sur ma santé et sur M. de Vins : vous n’attendez point trois
1 Louis Bourherat, commissaire du roi aux élats do, Bretagne, ol depuis chancelier deFrance.
- Cousine germaine de madame de Sévigné.