LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
Ü8(i
cela toute la grâce, tout I’es[>rit et toute la modestie que vous pourrez ima-giner. Quanto voulut ensuite manger ; elle donna une pièce de quatre pistolespour acheter ce qu’il falloit pour une sauce qu’elle lit elle-même, et qu’ellemangea avec un appétit admirable : je vous dis le fait sans aucune paraphrase,Quand je pense à une certaine lettre que vous m’écrivîtes l’été passé surM. deVivonne, je prends pour une satire tout ce que je vous envoie. Voyez unpeu où peut aller la folie d’un homme qui se croirait digne de ces hyper-boliques louanges.
A LA MÊME
A Paris, dimanche au soir, 10 mai 1670.
Je pars demain à la pointe du jour, et je donne ce soir à souper à madamede Coulanges, son mari, madame delà Troche,M. de la Trousse, mademoisellede Montgeron et Corbinelli, qui viendront me dire adieu en mangeant unetourte de pigeons. La bonne d’Escars part avec moi ; et, comme le bien bon avu qu’il pouvoit mettre ma santé entre ses mains, il a pris le parti d’épargnerla fatigue de ce voyage, et de m’attendre ici, où il a mille affaires. Il m’y atten -di a avec impatience ; car je vous assure que cette séparation, quoique petite,lui coûte beaucoup, et je crains pour sa santé : les serrements de cœur ne sontpas bons quand on est vieux. Je ferai mon devoir pour le retour, puisque c’estla seule occasion dans ma vie où je puisse lui témoigner mon amitié, en luisacrifiant jusqu’à la pensée seulement d’aller à Grignan. Voilà précisémentl’un de ces cas où l’on fait céder ses plus tendres sentiments à la recon-naissance.
Il vous reviendra cinq ou six cents pistoles de la succession de notre oncledeSévigné, que je voudrois que vous eussiez tout prêt pour cet hiver. Je necomprends que trop les embarras que vous pouvez trouver parles dépenses quevous êtes obligés de faire ; et je ne pousse rien sur le voyage de Paris, persua-dée que vous m’aimez assez, et que vous souhaitez assez de me voir pour yfaire au monde tout ce que vous pourrez. Vous connoissez d’ailleurs tous messentiments sur votre sujets et combien la vie me paraît triste sans voir unepersonne que j’aime si tendrement.
Ce sera une chose fâcheuse si M» de Grignan est obligé de passer l’étéà Aix, et une grande dépense, de la manière dont on in’a parlé* ne fût-cequ’à cause du jeu* qui fait un article de la vôtre assez considérable. J’admire