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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

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appuyer nos changements. Celui de M. le coadjuteur me paroît admirable, maisla manière dont vous le dites lest encore plus ; quand vous lui demandez desnouvelles du lundi, vous paroissez bien persuadée de sa fragilité. Je suis fortaise quil air. conservé sa gaieté et son visage de jubilation. Jai toujours envie derire quand vous me parlez du bonhomme du Parc ; je ne trouve rien de si plai-sant que de le voir seul persuadé quil fait des miracles : je suis bien de votreavis, que le plus grand de tous seroit de vous le persuader. Je suis fort aise quema petite soit gaie et contente ; cétoit la tristesse de son petit cœur qui me fai-soit de la peine. Il est vrai que le voyage dici à Grignan nest rien : jen dé-tourne ma pensée avec soin, parce quelle me fait mal ; mais vous ne me ferezpas croire, ma belle, que celui de Grignan à Lyon soit peu considérable ; il esttout des plus rudes, et je serois très-fàchée que vous le fissiez pour retournersur vos pas : je ne change point davis-dessus. Si vous étiez de ces personnesquon enlève et quon dérange, et qui se laissent entraîner, jaurois espéré devous emmener avec moi malgré vous ; mais vous êtes dun caractère dont on nepeut se promettre de pareilles complaisances. Je connois vos tons et vos réso-lutions ; et, cela étant ainsi, jaimebien mieux que vousgardiez toute votre ami-tié et tout votre argent, pour venir cet hiver me donner la joie et la consolationde vous embrasser. Je vous promets seulement une chose, cest que, si je tom-bois malade ici, ce que je ne crois pas du tout assurément je vous prierois dyvenir en diligence ; mais, ma chère, je me porte fort bien ; je bois tous les ma-tins. Je suis un peu comme Nouveau 1 , qui demandoit : « Ai-je bien du plaisir ?»Je demande aussi : u Rends-je bien mes eaux? la quantité, la qualité, tout va-t-il bienl» On massure que ce sont des merveilles, et je le crois, et mêmeje le sens ; car, à mes mains et à mes genoux près, qui ne sont point gué-ris, parce que je nai encore ni pris le bain ni la douche, je me porte toutaussi bien que jaie jamais fait.

La beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis vous en dire ; celaseul me redonneroit la santé. On est tout le jour ensemble. Madame de Brissacet le chanoine dînent ici fort familièrement. Comme on ne mange que desviandes simples, on ne fait nulle façon de donner à manger. Vous aurez vuparce que je vous mandai avant-hier combien je suis prête à aimer quelquunplus que vous. Après la pièce admirable de la colique, on nous a donné celledune convalescence pleine de langueur, qui est en vérité fort bien accom-modée au théâtre : il faudroit des volumes pour dire tout, ce que je découvredans ce chef-dœuvre des cieuv. Je passe légèrement sur bien des choses,pour ne point trop écrire.

1 Surintendant des ) ojtrs.