LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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Je crois que sur ce lit vous m’expliqueriez ces ridicules qui viennent desdéfauts de l’âme, et dont je me doute à peu près. Je suis toujours d’accordde mettre au premier rang de ce qui est bon, ou mauvais, tout ce qui vientde ce côté-là; le reste me paroît supportable et quelquefois excusable. Lessentiments du cœur me paraissent seuls dignes de considération ; c’est, enleur laveur que l’on pardonne tout ; c’est un fonds qui nous console, et quinous paye de tout; et ce n’est donc que par la crainte que ce fonds ne soitaltéré qu’on est blessé de la part des choses.
A LA MÊME
A Paris, vendredi 17 juillet 1070,
Enfin, c’en est fait, la Brinvilliers est en l’air 1 : son pauvre petit corps a étéjeté, après l’exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au vent ; de sorteque nous la respirerons, et que, parlacommunication des petits esprits, il nousprendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés.Ellefutjugée dès hier ; ce matin on lui a lu son arrêt, qui étoit de faire amende hono-rable à Notre-Dame, et d’avoir la tête coupée, son corps brûlé, les cendres auvent. On l’a présentée à la question; elle a dit qu’il n’en étoit pas besoin, etqu’elle dirait tout.Eneffet, jusqu’à cinq heures du soir,elle a conté sa vie,encoreplus épouvantable qu’on ne le pensoit. Elle a empoisonné dix fois de suite sonpère : elle ne pouvoiten venir à bout ; ses frères et plusieurs autres, et toujoursl’amour et les confidences mêlés partout. Elle n’a rien dit contre Penautier. On n’apas laissé, après cette confession, de lui donner dès le matin la question ordi-naire et extraordinaire. Elle n’en a pas dit davantage. Elle a demandé à parler àM. le procureur général; elle a été une heure aveclui; on ne sait point encore lesujet de cette conversation. A six heures on l’a menée nue en chemise, la cordeau cou, à Notre-Dame, faire l’amende honorable; et puis on l’a remise dans lemême tombereau, où je l’ai vue, jetée à'reculons sur de la paille, avec une cor-nette basse et sa chemise, un docteur auprès d’elle, le bourreau de l’autre côté :en vérité, cela m’a fait frémir. Ceux qui ont vu l’exécution disent qu’elle estmontée sur l’échafaud avec bien du courage. Pour moi, j’étois sur le pont No-tre-Dame, avec la bonne d’Escars. Jamais il ne s’est vu tant de monde ; jamaisParis n’a été si ému ni si attentif. Et qu’on demande ce que bien des gens ontvu : ils n’ont vu, comme moi, qu’une cornette ; mais enfin ce jour étoit consa-cré à cette tragédie. J’en saurai demain davantage, et cela vous reviendra.
1 Elle fut condamnée te 16 juillet.