302
LETTRES DE MADAME DE SÉVlGNÉ
tic l’avarice d’un certain prêtre; il me disoit fort naturellement : « Enfin,madame, c’est un homme qui mange de la merluche toute sa vie, pour man-ger du poisson après sa mort. » Je trouvai cela plaisant, et j’en fais l’applica-tion ià toute heure. Les devoirs, les considérations, nous font manger de lamerluche toute notre vie pour manger du poisson après notre mort.
Je n’ai plus les mains enflées, mais je ne les ferme pas ; et, comme j’ai tou-jours espéré que le chaud les rcmettroil, j’avois fondé mon voyage de Vichy surcette lessive dont je vous ai parlé, et sur les sueurs de la douche, pour m’ôter àjamais la crainte du rhumatisme : voilà ce que je voulois, et ce que j’ai trouvé.Je me sens bien honorée du goût qu’a M. deGrignanpour mes lettres : je ne lescrois jamais bonnes ; mais, puisque vous les approuvez, je ne leur en demandepas davantage. Je vous remercie de l’espérance que vous me donnez de vousvoir cet hiver ; je n’ai jamais eu plus d’envie de vous embrasser. J’aime l’abbéde vous avoir écrit si paternellement ; lui qui souffre avec peine d’être sixsemaines sans me voir, ne doit-il pas entrer dans la douleur que j’ai de pas-ser ma vie sans vous, et dans l’extrême désir que j’ai de vous avoir?
On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de Vaubruncsttoujours dans son premier désespoir. Je vous écrirai de Moulins. Je ne fais pasréponse à la moitié de votre aimable lettre ; je n’en ai pas le temps.
A LA MÊME
A Briarc, mercredi 24 juin 1676.
Je m'ennuie, ma très-chère, d’être si longtemps sans vous écrire. Je vous aiécrit deux fois de Moulins ; mais il y a bien loin d’ici à Moulins. Je commence àdater mes lettres de la distance que vous voulez. Nous partîmes donc lundi decette bonne ville. Nous avons eu des chaleurs extrêmes. Je suis bien assuréeque vous n’avez pas trouvé d’eau dans votre petite rivière, puisque notre belleLoire est entièrement à sec en plusieurs endroits. Je ne comprends pas commeauront fait madame de Montespan et madame de Tarente : elles auront glissésur le sable. Nous partons à quatre heures du matin; nous nous reposonslongtemps à la dînée ; nous dormons sur la paille et sur les coussins denotre carrosse, pour éviter les incommodités de l’été. Je suis d’une paressedigne de la vôtre; par le chaud, je vous tiendrais compagnie à causer surun lit, tant que terre nous pourrait porter. J’ai dans la tête la beauté devos appartements; vous avez été trop longtemps à me les dépeindre.