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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTDES DE MADAME DE SÉV1G.

dix;

tète, des perles de la maréchale de lHôpital, embellies de boucles et de pen-deloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons, pointde coiffe ; en un mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les am-bassadeurs. On a su quon seplaignoit quelle empêchoit toute la France devoir le roi; elle la redonné, comme vous voyez; et vous ne sauriez croire lajoie que tout le monde en a, ni de quellebeauté cela rend la cour. Celte agréa-ble confusion, sans confusion, de tout ce quil y a déplus choisi, dure depuistrois heures jusquà six. Sil vient des courriers, le roi se retire un momentpour lire ses lettres, et puis revient. 11 y a toujours quelque musique quilécoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont accoutumédavoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures ; on na point du toutde peine à faire les comptes ; il nv a point de jetons ni de marques ; les poulessont au moins de cinq, six ou sept cents louis, les grosses de mille, de douzecents. On en met dabord vingt-cinq chacun, c'est cent; et puis celui qui faiten met dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola ; on passe ;et, quand on fait jouer et quon ne prend pas la poule, on en met seize à lapoule, pour apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien nedemeure sur le cœur. Combien avez-vous de cœurs? Jen ai deux, jen ai trois,jen ai un, jen ai quatre : il nen a donc que trois, que quatre ; et llangeau estravi de tout ce caquet : il découvre le jeu, il tire ses conséquences, il voit à quiil a affaire ; enfin jétois fort aise de voir cet excès dhabileté . Vraiment cest bienlui qui sait le dessous des cartes, car il sait toutes les autres couleurs. On montedonc à six heures en calèche, le roi, madame de Montespan, Monsieuu, madamedeThiangeset la bonne dHeudicourt sur le strapontin, cest-à-dire comme enparadis, ou dans la Gloire de Niquée 1 . Vous savez comme ces calèches sontfaites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté. La reine étoitdans une autre, avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé, selon safantaisie. On va sur le canal dans les gondoles, on y trouve de la musique ; onrevient à dix heures, pn trouve la comédie ; minuit sonne, on fait media no-che; voilà comme se passa le samedi.

Ile vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me de-manda de vos nouvelles, combien on me lit de questions sans attendre la ré-ponse, combien jen épargnai, combien on sen soucioit peu, combien jemen souciois encore moins, vous reconnoîtriez au naturel Viniqua corte. Ce-pendant elle ne fut jamais si agréable, et lon souhaite fort que cela continue.Madame de Nevers est fort jolie, fort modeste, fort naïve ; sa beauté fait sou-

* La Gloire de Niquée est une des féeries du roman des Amadis. Voyez le VIII e livre d Ama-dis de Gaule, cliap. xxiv.