LETTRES DE MADAME DE SÉVÏGNÉ
r.59
A LA MÊME
À Villeneuve-le-Roi, mercredi 18 août 1677.
Eli bien, ma fille, êtes-vous contente? me voilà en chemin,comme vous voyez.Je partislundi, et il étoit question cejour-làd’une nouvelle qui étoit encore dansla nue. J’avois une grande impatience de savoir si on ne s’étoit point battu, caron nous avoit ôté entièrement la levée du siège de Charleroi, qui s’étoit fausse-ment répandue, on ne sait comment. Je priai donc M. de Coulanges de m’en-voyer à Melun, où j’allois coucher, ce qu’il apprendrait de madame de Louvois.En effet, je vis arriver un laquais, qui m’apprit que le siège de Charleroiétoit levé tout de bon, et qu’il avoit vu le billet que M. de Louvois écrit à safemme ; en sorte que je pouvois continuer mon voyage tranquillement. Il estvrai que c’est un grand plaisir de n’avoir plus à digérer les inquiétudes de laguerre. Que dites-vous du bon prince d’Orange ? Ne diriez-vous point qu’il nesonge qu’à rendre mes eaux salutaires, et à faire trouver nos lettres ridicules,comme il y a quatre ans, lorsque nous faisions des raisonnements sur unavenir qui n’étoit point? Il ne nous attrapera pas une troisième fois.
Je reprends donc mon voyage, où je marche sur vos pas. J’eus le cœur unpeu embarrassé à Villeneuve-Saint-Georges, en revoyant ce lieu où nous pleu-râmes de si bon cœur 1 . L’hôtesse me paraît une personne de bonne conver-sation; je lui demandai fort comme vous étiez la dernière fois. Elle me ditque vous étiez triste, que vous étiez maigre, et que M. de Grignan tâchoit dovous donner courage et de vous faire.manger. Voilà comme j’ai cru quecela étoit. Elle me dit qu’elle entroit bien dans nos sentiments; qu’elle avoitmarié aussi safille loin d’elle, et que le jourde leur séparation elles demeurirenttoutes deux pâmées ; je crus qu’elle étoit pour le moins à Lyon. Je lui demandaipourquoi elle l’avoit envoyée si loin ; elle me dit que c’est qu’elle avoit trouvéun bon parti, un honnête homme, Dieu marci. Je la priai de me dire le nom dela ville : elle me dit que c’étoit à Paris ; qu’il étoit boucher, logeant vis-à-visdu palais Mazarin, et qu’il avoit l’honneur de servir M. du Maine, madame deMontespan, et le roi fort souvent. Je vous laisse méditer sur la justesse de lacomparaison et sur la naïveté de la bonne hôtesse. J’entrai dans sa douleur,comme elle étoit entrée dans la mienne; et j’ai toujours marché depuis par leplus beau temps, le plus beau pays et le plus beau chemin du monde. Vous
4 Madame de Sévigné était allée au-devant de sa fille à Villeneuve-Saint-Georges.