Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES l)K .MADAME DE SÉVIGNÉ

MO

me disiez quil étoit dhiver quand vous y passâtes ; il est devenu dété, et dunété le plus tempéré quon puisse imaginer. Je demande partout de vos nouvelles,et lon men dit partout ; si je nen avois point reçu depuis, je serais un peu enpeine, car je vous trouve maigre; mais je me flatte que la princesse Olympieaura fait place à la princesse Cléopâtre. Le bon abbé a des soins de moi in-croyables ; il sest engagé dans des complaisances, des douceurs, des bontés,des facilités dont il me paraît que vous devez lui tenir compte, ayant envie,dit-il, de vous plaire en me conduisant si bien : je lui ai promis de ne vousrien laisser ignorer-dessus.

Nous lisons une histoire des empereurs dOrient, écrite par une jeune prin-cesse, tille de lempereur Alexis 1 . Cette histoire est divertissante ; mais cestsanspréjudice de Lucien, que je continue : je nen avois jamais vu que trois ouquatre pièces célèbres ; les autres sont tout aussi belles. Mais ce que je metsencore au-dessus, ce sont vos lettres. Ce nest point parce que je vous aime :demandez à ceux qui sont auprès de vous. Monsieur le comte, répondez ; mon-sieur de la Garde, monsieur labbé, nest-il pas vrai que personne nécrit commeelle? Je me divertis donc de deux ou trois que jai apportées. Vraiment ce quevous dites dune certaine femme 2 est digne de limpression. Au reste, je nemen dédis point : jai vu passer la diligence; je suis plus persuadée que ja-mais quon ne peut point languir dans une telle voiture ; et pour une rêverie desuite, hélas 1 il vient un cahot qui vous culbute, et lon ne sait plus lon enest. A propos, la B.... (comtesse de Boufflers) sest signalée en cruauté et bar-barie sur la mort de sa mère 3 ; cétoit elle qui devoit pleurer par son seul in-térêt ; elle est généreuse autant que dénaturée ; elle a scandalisé tout le monde :elle causoit et lavoit ses dents pendant que la pauvre femme rendoit làme. Jevous entends crier dici. Ah ! ma fille, que vous êtes bien dans lautre extré-mité ! Jai médité surcetternort. Madamede Guénégaudavoitfait un grand rôle,la fortune de bien des gens, la joie etleplaisir de bien dautres ; elle avoiteupartà de grandes affaires ; elle avoit eu la confiance de deux ministres (M. de Cha-vigny , M. Fouquet), dont elle avoit honoré le bon goût. Elle avoit un grandesprit, de grandes vues, un grand art de posséder noblement, une grande for-tune; elle na point su en supporter la perte 4 . Sa déroute avoit aigri son esprit;

1 La princesse Anne Comnène a écrit, au commencement du douzième siècle, lhistoire deson père et des Croisés. Madame de Sévigné lisait sans doute la traduction que le présidenlCousin a donnée de cette histoire, qui est en effet très-intéressante, mais quil faut lire avecun peu de défiance.

2 Cette certaine femme était la jeune dame de Bagnols, sœur de madame de Coulanges, quicontrefaisait une vive passion pour le baron de Sévigné.

3 Madame de Guénégaud.

4 M. du Plessis-Guéuégaud, son mari, ancien secrétaire dEtat, avait clé dépouillé de la plus