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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

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avant que de partir dAutry, nous allons demain dîner. Nous avons laitcette après-dînée un tour que vous auriez bien aimé : nous devions quitternotre bonne compagnie dès midi, et prendre chacun notre parti, les uns versParis, les autres à Autry. Cette bonne compagnie, nayant pas été préparée asseztôt à cette triste séparation, na pas eu la force de la supporter, eta voulu noussuivre à Autry. Nous avons représenté les inconvénients : enfin nous avons cédé.Nous avons donc passé la rivière de Loire à Cliâtillon tous ensemble ; le tempséloit admirable, et nous étions ravis devoir quil falloit que le bac retournâtpouraller prendre l'autre carrosse. Comme nous étions à bord, nous avons dis-couru du chemin dAutry ; on nous a dit quil y avoit deux mortelles lieues, desrochers, des bois, des précipices. Nous qui sommes accoutumés depuis Moulinsà courir la bague, nous avons eu peur de cette idée, et toute la bonne compa-gnie, et nous conjointement, nous avons repassé la rivière, en pâmant de rirede ce petit dérangement; tous nos gens en faisoientautant, et dans cette bellehumeur nous avons repris le chemin de Gien, nous voilà tous; et, aprèsque la nuit nous aura donné conseil, qui sera apparemment de nous séparercourageusement, nous irons, la bonne compagnie de son côté, et nous dunôtre.

Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer : ce sont des forgesde Yulcain. Nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes forgeant , non pas les armesdÉnée, mais des ancres pour les vaisseaux. Jamais vous navez vu redoublerdes coups si justes, ni dune si admirable cadence. Nous étions au milieu dequatre fourneaux ; de temps en temps ces démons venoient autour de nous, toutfondus de sueur, avec des visages pâles, des yeux farouches, des moustachesbrutes, des cheveux longs et noirs : cette vue pouvoit effrayer des gens moinspolis que nous. Pour moi, je ne compreuois pas quil fût possible de résister ànulle des volontés de ces messieurs- dans leur enfer. Enfin, nous en sortîmesavec une pluie de pièces de quatre sous dont nous eûmes soin de les rafraîchirpour faciliter notre sortie.

Nous avions vu la veille, à Nevers, une course la plus hardie quon puisse si-maginer : quatre bellesdans un carrosse, nous ayant vus passer dans les nôtres,eurent une telle envie de nous revoir, quelles voulurent gagner les devants lors-que nous étions sur une chaussée qui najamais été faite que pour un carrosse. Mafille, leur cocher nous passa témérairement sur la moustache : elles étoient àdeux doigts de tomber dans la rivière. Nous criions tous miséricorde; elles-moient de rire, et coururent de cette sorte et par-dessus nous et devant nous,dune si surprenante manière, que nous en sommes encore effrayés.

Voilà, ma très-chère nos plus grandes aventures, car de vous dire que tout estplein de vendanges et de vendangeurs, cette nouvelle ne vous étonneroil pas au