LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
Pour revenir à la bassette, c’est une chose qui ne se peut représenter. On yperd fort bien cent pistoles en un soir. Pour moi, je trouve que, passé ce qui sepeut jouer d’argent comptant, le reste est dans les idées, et se joue au racquit,comme font les petits enfants 1 . Le roi paroit fâché de ces excès. Monsieur amis toutes ses pierreries en gage. Vous aurez appris que la paix d’Espagne estratifiée; je crois que celle d’Allemagne suivra bientôt.
La pauvre belle comtesse est si pénétrée de ce grand froid, qu’elle m’a priéede vous faire ses excuses, et de vous assurer de ses véritables et sincères ami-tiés, et à madame de Coligny. Sa poitrine, son encre, sa plume, ses pensées,tout est'gelé. Elle vous assure que son cœur ne l’est pas ; je vous en dis autantdu mien, mes chers enfants. Quand je veux penser à quelque chose qui meplaise, je songe à vous deux. Je vis l’autre jour ma nièce de Sainte-Marie ; autravers de cette sainteté, on voit bien qu’elle est votre fille.
Mais, hélas ! que dites-vous de l’affliction deM. deNavailles, qui perd son filsd’une légère maladie, après l’avoir vu exposé mille fois aux dangers de laguerre 2 ? La prudence humaine, qui faisoit amasser tant de trésors et faire desi grands projets pour l’établissement de ce garçon, me fait bien rire quandelle est confondue à ce point-là. Je vous demande beaucoup d’amitié pourM. Jeannin de ma part.
M. DE CORBINEI.I.I
J’ai vu un mol de vous, monsieur, qui m’afaitun grand plaisir. Si j’écoutoismon enthousiasme, je vous écrirois une grosse lettre de remercîments, c’est-à-dire que, par l’emportement de ma rcconnoissance, je tomberois dans l’ingra-titude ; car c’est ainsi qu’on doit appeler une grosse lettre de moi. Mon Dieu !que je conçois bien le plaisir qu’il y auroit d’être en tiers avec vous et madamede Coligny, et d’y parler à cœur ouvert auprès d’un grand feu à Chaseu ! J’iraiun jour, et je me promets à moi-même cette satisfaction ; car vous savez quec’est toujours soi qu’on cherche à satisfaire sur toutes choses, et qu’il n’y a vé-ritablement qu’une passion, qui est l’amour-propre. Je me propose d’examineravec vous deux bien des choses, et de vous inspirer un sentiment de méprispour l’approbation du public sur bien des gens qui ne la méritent pas. J’aime à
1 Madame de Montespan perdit quatre millions en une séance ; mais elle força les banquiersde jouer jusqu’à ce qu’elle se fût acquittée, ce qu’elle fit avant de se coucher. Ceux-ci finirentpar être dupes, car tout à coup la bassette fut supprimée.
2 Philippe de Montault-Bénac, marquis deNavailles, brigadier des armées du roi, mourut àl’âge de vingt-deux ans.