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LETTRES DE MADAME DE SÉ VIGNE
je ne le crois pas. Défaites-vous de cette pensée ; il est comme je le souhaite etcomme je le crois. Yoilà qui est dit, je n’en parlerai plus; je vous conjure devous en tenir là, et de croire vous-même qu’un mot, uri seul mot, sera toujourscapable de me remettre devant les yeux cette vérité qui est toujours dans le fondde mon cœur, et que vous y trouverez quand vous voudrez m’ôter les illusions etles fantômes qui ne font quepasser. Maisje vous l’ai dit une fois, ma tille, ils mefont peur et me font transir, tout fantômes qu’ils sont : ôtez-les-moi donc, ilvous est aisé ; et vous y trouverez toujours, jè dis toujours, le même cœur per-suadé du vôtre, cc cœur qui vous aime uniquement, et que vous, appelez votrebien avec justice, puisqu’il ne peut vous manquer. Finissons ce chapitre, qui neliniroit pas naturellement, la sourceétant inépuisable ; et parlons, ma chère en-fant, des fatigues infinies de votre voyage.
Pourquoi prendre la route de la Bourgogne, puisqu’elle est si cruelle? C’estla diligence, je comprends bien cela. Enfin, vous voilà arrivée àGrignan. j’aireçu toutes vos lettres aimables de Chagny, de Châlons, du bateau de Lyon;j’ai tout reçu à la fois. Je comptois fort juste; et je vous vis arriver à Lyon. Jen’avois pas vu M. de Gordes/ni la friponnerie de vous attacher à un grand ba-teau pour faire aller doucement, et épargner les chevaux; mais j’avois vu tousles compliments de Châlons ; j’avois vu le beau temps qui vous a accompagnéejusque-là, le soleil et la lune faisant leur devoir à l’envi ; j’avois vu votre cham-bre chez madame de Rochebonne, mais je ne savois pas qu’elle eût une sibelle vue.
Je ne sais pas bien si c’est le dimanche ou le lundi que vous êtes partie deLyon; maisje sais que très-assurément vous étiez hier au soir àGrignan, car jecompte sur l’honnêteté du Rhône. Vous voilà donc, ma très-chère, dans votrechâteau. Comment vous y portez-vous? Le temps est un peu changé ici depuisquatrejours ; la bise vous a-t-elle reçue? vous reposez-vous? Il faut un peu ra-paiser votre sang, qui a été terriblement ému pendant le voyage, et c’est pourcela que le repos vous est absolument nécessaire. Pour moi, je 11e veux qu’unefeuille de votre écriture, aimant mieux prendre sur moi-même, car je préfèrevotre santé à toutes choses, à ma propre satisfaction, qui ne peut être solide quequand vous vous porterez bien. Je suis très-fort en peine de la santé de Montgo-bert ; Pair de Grignan ne lui est pas bon, et je la trouve très-estimable de s’ou-blier elle-même pour vous suivre.
Vous en pouvez dire autant pour M. de Grignan, car assurément dans cedernier voyage vous n’avez considéré uniquement que sa propre satisfaction,qu’il a même cachée longtemps sous ses manières polies : vous l'avez approfon-die, vous l’avez observée et démêlée; et, dès que vous l’avez aperçue un peuplus d’un côté que de l’autre, vous lui avez sacrifié votre santé, votre repos,