LETTRES DE MADAME DE SKVIGNÉ
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votre vie, la tendresse et la tranquillité de votre mère, et enfin vous avez par-faitement rempli le précepte de l’Évangile qui veut que l’on quitte tout pourson mari. Le vôtre le mérite bien ; mais il faut aussi que cela l’engage encoredavantage à prendre soin d’une santé que vous exposez si librement et si coura-geusement pour lui plaire. Pour moi, j’en fais mon unique pensée, quoiquetrès-inutilement, à mon grand regret.
Je reçois des lettres de votre frère, qui ne me parle que de son pigeon 1 -. Le titrede nouveau venu dans la province le rend fort considérable, et le met danstoutes les affaires. M. de Coulanges a eu une grosse lièvre, comme il a accou-tumé en automne ; il en est comme guéri. Sa femme et la Bagnols sont à Livry.Je leur ai fait un vilain tour de les avoir quittées lundi; j’y retourne demainmatin, et elles s’en vont à Charenlon, parce que M. de Bagnols ayant affaire àParis, il est plus à portée d’y aller que de Livry. Ainsi, ma chère enfant, mevoilà toute seule avec votre souvenir : c’est assez, c’est une fidèle compagnie,qui ne m’abandonne jamais, et que je préfère à toutes les autres. Il y fait par-faitement beau, et vous croyez bien qu’il n’y a point d’endroit où je ne me sou-vienne de ma fille, et qui ne soit marqué tendrement dans mon imagination, carje n’y vois plus rien que sur ce ton.
Je vis hier madame de Lavardm chez madame de la Fayette ; je n’y apprisrien de nouveau. Elles vous font Lune et l’autre mille amitiés. Madame d’Osna-bruck est venue voir Madame, qui l’a reçue avec une extrême amitié ; elle estsa tante, elle a été élevée avec elle. La reine d’Espagne va toujours criant etpleurant. Le peuple disoit en la voyant dans la rue Saint-Honoré : Ah! Mon-sieur est trop bon : il ne la laissera point aller; elle est trop affligée. Le roi luidit devant madame la grande-duchesse 2 : « Madame, je souhaite de vous direadieu pour jamais ; ce seroit le plus grand malheur qui vous pût arriver que derevoir la France. » Madame la duchesse de Rohan est accouchée d’un garçon.Voilà un troisième duc dans la maison de Chabot. On dit que le maréchal d’Hu-mières reviendra bientôt; cette guerre est entièrement finie. Le chevalierrevient, je crois, avec lui. Adieu, ma très-chère enfant; vous savez bien que jesuis tout à vous : n’en doutez jamais.
1 Le baron de Sévigné désignait ainsi madame de Grignan.
■ II faut se rappeler que celle-ci avait assez follement quitté la Toscane.