LETTRES-DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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Salle 1 a acheté la charge de Tilladet. C’est bien cher de donner cinq cent millefrancs pour être subalterne de M. de Marsillac : j’aimerois mieux, ce me semble,les subalternes des charges de guerre. On parle fort du mariage de Bavière. Sil’on faisoit des chevaliers (de l’ordre ), ce seroit une belle affaire ; je vois biendes gens qui ne le croient pas. J’ai reçu une lettre de bien loin, que je vousgarde ; elle est pleine de tout ce qu’il y a au monde de plus reconnoissant, etd'un tour admirable. Pour le pauvre Corbinelli, je ne sais point de cœur meil-leur que le sien; et pour son esprit, il vous plaisoit autrefois. Il regarde avecrespect la tendresse que j’ai pour vous; c’est un original qui lui fait connoitrejusqu’où le cœur humain peut s’étendre. Il est bien loin de me conseiller dem’opposer à cette pente : il connoît la force des conseils sur de pareils sujets.
Le changement de mon amitié pour vous n’est pas un ouvrage de la philo-sophie ni des raisonnements humains. Je ne cherche point à me défaire de cettechère amitié, ma tille. Si dans l’avenir vousme traitez comme on traite une amie,votre commerce sera charmant; j’en serai comblée de joie, et je marcheraidans des routes nouvelles. Si votre tempérament, peu communicatif commevous le dites, vous empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aime-rai pas moins ; n’êtes-vous pas contente de ce que j’ai pour vous? en désirez-vousdavantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous l’autre jour, madamede la Fayette et moi ; nous trouvâmes qu’il n’y avoit au monde que madame deRohan et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi bien que nous y som-mes ; et où trouverez-vous une fille qui vive avec sa mère aussi agréablement quevous faites avec moi? Nous les parcourûmes toutes : en vérité, nous vous limesbien de la justice, et vous auriez été contente d’entendre tout ce que nous di-sions. Il me paroît qu’elle a bien envie de servir M. de Grignan ; elle voit bienclair à l’intérêt que j’y prends, et je suis sûre qu’elle sera alerte sur les cheva-liers, et surtout le mariage se fera dans un mois, malgré Yécrevisse, qui prendl’air tant qu’elle peut; mais elle sera encore fort rouge en ce temps-là. Madamede la Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme et desforces à vue d’œil. Elle croit que cela vous seroit admirable. On coupe la têteetlaqueue à cette vipère, on l’ouvre, on l’écorche, ettoujours elle remue; une heure,deux heures, on la voit toujours remuer. Nous comparâmes cette quantité d’es-prits, si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout à celles de cequartier : que ne leur fait-on point? On dit des injures, des rudesses, descruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages, et toujours ellesremuent : on n’en sauroit voir la fin. On croit que quand on leur arrache lecœur, c’en est fait, et qu’on n’en entendra plus parler; point du tout, elles sont
1 Louis de Caillebot, marquis de la Salle, sous-lieutenant des chevau-légers.
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