Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES-DE MADAME DE SÉVIGNÉ

,"7

Salle 1 a acheté la charge de Tilladet. Cest bien cher de donner cinq cent millefrancs pour être subalterne de M. de Marsillac : jaimerois mieux, ce me semble,les subalternes des charges de guerre. On parle fort du mariage de Bavière. Silon faisoit des chevaliers (de lordre ), ce seroit une belle affaire ; je vois biendes gens qui ne le croient pas. Jai reçu une lettre de bien loin, que je vousgarde ; elle est pleine de tout ce quil y a au monde de plus reconnoissant, etd'un tour admirable. Pour le pauvre Corbinelli, je ne sais point de cœur meil-leur que le sien; et pour son esprit, il vous plaisoit autrefois. Il regarde avecrespect la tendresse que jai pour vous; cest un original qui lui fait connoitrejusqu le cœur humain peut sétendre. Il est bien loin de me conseiller demopposer à cette pente : il connoît la force des conseils sur de pareils sujets.

Le changement de mon amitié pour vous nest pas un ouvrage de la philo-sophie ni des raisonnements humains. Je ne cherche point à me défaire de cettechère amitié, ma tille. Si dans lavenir vousme traitez comme on traite une amie,votre commerce sera charmant; jen serai comblée de joie, et je marcheraidans des routes nouvelles. Si votre tempérament, peu communicatif commevous le dites, vous empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aime-rai pas moins ; nêtes-vous pas contente de ce que jai pour vous? en désirez-vousdavantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous lautre jour, madamede la Fayette et moi ; nous trouvâmes quil ny avoit au monde que madame deRohan et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi bien que nous y som-mes ; et trouverez-vous une fille qui vive avec sa mère aussi agréablement quevous faites avec moi? Nous les parcourûmes toutes : en vérité, nous vous limesbien de la justice, et vous auriez été contente dentendre tout ce que nous di-sions. Il me paroît quelle a bien envie de servir M. de Grignan ; elle voit bienclair à lintérêt que jy prends, et je suis sûre quelle sera alerte sur les cheva-liers, et surtout le mariage se fera dans un mois, malgré Yécrevisse, qui prendlair tant quelle peut; mais elle sera encore fort rouge en ce temps-. Madamede la Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme et desforces à vue dœil. Elle croit que cela vous seroit admirable. On coupe la têteetlaqueue à cette vipère, on louvre, on lécorche, ettoujours elle remue; une heure,deux heures, on la voit toujours remuer. Nous comparâmes cette quantité des-prits, si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout à celles de cequartier : que ne leur fait-on point? On dit des injures, des rudesses, descruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages, et toujours ellesremuent : on nen sauroit voir la fin. On croit que quand on leur arrache lecœur, cen est fait, et quon nen entendra plus parler; point du tout, elles sont

1 Louis de Caillebot, marquis de la Salle, sous-lieutenant des chevau-légers.

48