LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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A LA MEME
,V Paris, mercredi 22 novembre 1679.
Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant. M. de Pom-ponne est disgracié ; il eut ordre samedi au soir, comme ilrevenoit de Pom-ponne, de se défaire de sa charge. Le roi avoit réglé qu’il auroit sept cent millefrancs, et que la pension de vingt mille francs qu’il avoit comme ministre luiserait continuée. Sa Majesté vouloit lui marquer par cet arrangement qu’elleétoit contente de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui fit ce compliment, eul’assurant qu’il était au désespoir d’être obligé, etc. M. de Pomponne demandas’il ne pourrait point avoir l’honneur de parler au roi, et apprendre de sabouche quelle étoit la faute qui avoit attiré ce coup de tonnerre. On lui dit qu’ilne le pouvoit pas ; en sorte qu’il écrivit au roi pour lui marquer son extrêmedouleur et l’ignorance où il étoit de ce qui pouvoit avoir contribué à sa dis-grâce. 11 lui parla de sa nombreuse famille, et le supplia d’avoir égard à huitenfants qu’il avoit. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse, et revint àParis, où il arriva à minuit. M. de Pomponne n’étoit pas de ces ministres surqui une disgrâce tombe à propos pour leur apprendre l’humanité, qu’ils ontpresque tous oubliée ; la fortune n’avoit fait qu’employer les vertus qu’il avoit,pour le bonheur des autres ; on l’aimoit, surtout parce qu’on l’honoroit infini-ment. Nous avions été, comme je vous l’ai mandé, le vendredi à Pomponne,M. de Chaulnes, Caumartin et moi. Nous le trouvâmes, et les dames, qui nousreçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs : ah ! queléchec et mat on lui préparait à Saint-Germain ! Il y alla dès le lendemainmatin, parce qu’un courrier l’attendoit; de sorte que M. Colbert, quicroyoitle trouver le samedi au soir à l’ordinaire, sachant qu’il étoit allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas, et pensa crever ses chevaux.
Pour nous, nous ne partîmes de Pomponne qu’après dîner ; nous y laissâmesles dames, madame de Vins m’ayant chargée de mille amitiés pour vous. Ilfallut donc leur mander cette triste nouvelle. Ce fut un valet de chambre deM. de Pomponne qui arriva le dimanche à neuf heures dans la chambre demadame de Vins. C’étoit une marche si extraordinaire que celle de cet homme,et il étoit si excessivement changé, que madame de Vins crut absolument qu’ilvenoit lui dire la mort de M. de Pomponne ; de sorte que, quand elle sut qu’iln’étoit que disgracié, elle respira. Mais elle sentit son mal quand elle futremise ; elle alla le dire à sa sœur. Elles partirent à l’instant, laissant tous ces