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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES RE MADAME DE SÉVIGNÉ

petits garçons en larmes ; et, accablées de douleur, elles arrivèrent à Paris àdeux heures après midi. Vous pouvez vous représenter leur entrevue avecM. de Pomponne, et ce quils sentirent en se revoyant si différents de ce quilspensoient être la veille. Pour moi, jappris cette nouvelle par labbé dnGrignan. Je vous avoue quelle me toucha droit au cœur. Jallai à leur portedès le soir; on ne les voyoit point en public. Jentrai, je les trouvai tous trois.M. de Pomponne membrassa, sans pouvoir prononcer une parole ; les damesne purent retenir leurs larmes, ni moi les miennes : ma fille, vous nauriez pasretenu les vôtres. Cétoit un spectacle douloureux.

La circonstance de ce que nous venions de nous quitter à Pomponne dunemanière si différente augmenta notre tendresse. Enfin, je ne puis vous repré-senter cet état. La pauvre madame deVins,que javois laissée si fleurie,nétoit pasreconnoissable ; je dis pas reconnaissable : une fièvre de quinzcjours ne lauroitpas tant changée.Elle meparla de vous, et me dit quelle étoit persuadée quevous sentiriez sa douleur, et létat de M. de Pomponne ; jelen assurai. Nous par-lâmes du contre-coup quelle ressenloit de cette disgrâce ; il est épouvantable,et pour ses affaires, et pour lagrément de sa vie et de son séjour, et pour la for-tune de son mari. Elle voittout cela bien douloureusement. M. de Pomponnenétoit point en faveur ; mais il étoit en état dobtenir de certaines choses ordi-naires, qui font pourtant létablissement des gens. U y a bien des degrés au-dessous de la faveur des autres, qui font la fortune des particuliers. Cétoitaussi une chose bien douce de se trouver naturellement établie à la cour.

ODieu! quel changement! quel retranchement ! quelle économie dans cettemaison ! Huit enfants, navoir pas eu le temps dobtenir la moindre grâce ! Ilsdoivent trente mille livres de rente: voyez ce qui leur restera : ils vont seréduire tristement à Paris, à Pomponne. On dit quêtant de voyages, et quel-quefois des courriers qui attendoient, même celui de Bavière qui étoit arrivéle vendredi, et que le roi attendoit impatiemment, ont un peu attiré ce mal-heur 1 . Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la Providence,quand vous saurez que cest M. le président Colbert qui a la charge. Commeil est en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a écrit en se réjouis-sant, et pour le surprendre, comme si on sétoit trompé au-dessus de la

1 Les Mémoires et lettres des contemporains saccordent à attribuer la disgrâce de Pomponneb sa négligence. Comment na-t-on pas remarqué que Louis XIV, dans un Mémoire écrit de samain, et que rapporte Voltaire, a lui-même expliqué le renvoi de ce ministre : « Tout ce quipassoit par lui perdoit de la grandeur et de la force qu'on doit avoir en exécutant les ordresdun roi de France qui nest pas malheureux. » Au surplus, outre que Pomponne avait le tortde tenir aux jansénistes, Louvois et Colbert, quoique ennemis, travaillèrent tous deux à saperte : le premier pour mettre à sa place M. Courtin, son ami ; le second, pour y porter sonfrère Colbert de Croissi. Ce fut ce dernier qui réussit,