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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

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quil a gagné à lhôtel de Condé. Ma fille, je vous dis adieu tattends de vosnouvelles avec impatience, car pour voir de grosses lettres, cest ce que je crainsprésentement plus que toutes choses. Cest ainsi que lon change, selon lesdispositions, mais toujours par rapport à vous et à cette tendresse qui nechange point, et qui est devenue mon âme même. Je ne sais pas trop si celase peut dire; mais je sens parfaitement que de vivre et de vous aimer, cestla même chose pour moi.

A LA MÊME

A Paris, vendredi 5 janvier 1C8Ü.

Ah ! ma très-chère, que je suis obligée à madame du Janet devons avoir ôtéla plume! Si, par lair de Salon et par les fatigues, vous retombez à toutmoment, quelles raisons nai-je point de vous conjurer mille fois de ne pointécrire! Vous parlez de votre mal avec une capacité qui métonne ; mais lin-térêt que je prends à votre santé me fait comprendre tout ce que vous dites.Que jai denvie que cette bise et ce vent du midi vous laissent en repos !Mais quel malheur dêtre blessé de deux vents qui sont si souvent dans lemonde, et surtout en Provence ! Je vous demande, ma fille si dans létatvous êtes je puis mempêcher dy penser tristement.

Je fus hier aux grandes Carmélites avecMADEMOisELLE, qui eut la bonne penséede mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans cesaint lieu ; je fus ravie de lesprit de la mère Agnès 1 ; elle me parla de vouscomme vous connoissant par sa sœur *. Je vis madame Stuart belle et contente.Je vis mademoiselle dEpernon, qui ne me trouva pas défigurée.: il y avoit plusde trente ans que nous ne nous étions vues .Elle me parut horriblement changée.La petite du Janet ne me quitta point; elle a le voile blanc depuis trois jours;cest un prodige de ferveur et de vocation. Je men vais écrire à sa mère. Maisquel ange (madame de la Vallière) mapparut à la tin ! car M. le prince deConti la tenoit au parloir. Ce fut à mes yeux tous les charmes que nous avonsvus autrefois. Je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune ; elle est moins maigre et pluscontente. Ellea ses mêmes yeux etsesmêmes regards : laustérité, lamauvaiscnourriture et le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés ni battus ; cet habit si

1 Ayant perdu le chevalier deFiesque, quelle aimait, au combat de Mardick, elle senfermadans le grand couvent des Carmélites.

9 La marquise de Villars.