LETTRES DE il A DAME DE SÉVIGAÉ
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vos grandes lettres me font plus de mal qu’à vous ; je vous prie de m’ôter cettepeine: il m’en reste encore assez. Madame de Schomberg 1 vous conseille, sivous voulez à toute force prendre du café, d’y mettre du miel de Narbonne aulieu de sucre ; cela console la poitrine, et c’est avec cette modification qu’onen laisse prendre à M. de Schomberg, dont la santé est extrêmement mauvaisedepuis six à sept mois. La mienne est parfaite; je vous ai mandé comme jem’étois purgée à merveille, et puis de cette eau de cerises. Pour mes mains, jecrois qu’elles sont guéries : je n’y pense pas. Eh ! ma chère enfant, ne songezqu’à vous, n’oubliez rien de tout ce qui doit vous soulager; vous connoisseztrop l’amitié pour douter de ce que je souffre quand je pense à l’état où vousêtes, et cette pensée ne s’éloigne pas de moi.
Je suis de vo tre avis sur tous les choix de la maison de madame ! a Dauphine.Le maréchal d’IIumières a mandé à Rouville qu’il étoit serviteur des dévots,depuis qu’il voyoit le maréchal de Bellefonds écuyer, madame d’Effiat gouver-nante, et madame de Vibrave dame d’honneur. On dit que cette dernière estrepoussée, parce qu’elle a fait trop de façons et trop de propositions. On pré-tend que toute place pour laquelle on est choisi dans la maison du Seigneurhonore la personne nommée : tout est rehaussé maintenant. Autrefois lesdames d’honneur de la reine étoient des marquises, et toutes les grandescharges de la maison du roi étoient aux seigneurs : aujourd’hui tout est ducet maréchal de France : tout est monté.
M. de Pomponne est revenu pour finir ses affaires ; on va le payer. Je voisassez souvent madame de Vins, qui, n’ayant rien de nouveau à vous mander,ne vous écrit point, pour ne point vous obliger d’écrire inutilement. M. deBussy et sa fille (madame de Coligny) ont dîné ici deux fois ; ils ont en véritébien de l’esprit ; ils m’ont fort priée de vous faire leurs compliments. Le petitCoulanges est ici, tout comme vous l’avez vu ; la maréchale de Rochelort l’em-mène avec elle au-devant de madame la Dauphine. Je lui corteeille défaire cevoyage, n’ayant rien de mieux à faire ; et peut-être qu’en écrivant de joliesrelations, cela pourra lui être bon. Adieu, ma très-chère bonne, je ne saisrien ; je crois même qu’en faisant mes lettres un peu moins infinies, je vousjetterai moins dépensées et moins d’envie d’y répondre: c’est ce que jedésire, ne pouvant jamais vouloir que ce qui vous est avantageux.
Mon fils est retourné en basse Bretagne faire les Rois. C’est une belle fête ;je la passai seule au coin de mon feu. Il assure qu’il sera ici le 20 : Dieu leveuille !
1 Suzanne d’Aumale, femme de Frédéric-Armand de Schomberg, maréchal de France.