LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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toujours surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de vousplaindre que je vous aie mal élevée ; si vous aviez appris à prendre le tempscomme il vient, cela vous auroit extrêmement amusée.
N’avcz-vous point remarqué la gazette de Hollande? Elle compte ceux quiont des charges chez madame la Dauphine : M. de Richelieu, chevalier d’hon-neur; M. le maréchal deBellefonds, premier écuyer ; M. de Saint-Géran, rien.Vous m’avouerez que cela est plaisant. Enfin cette folie est passée jusqu’enHollande.
Mon fils est toujours les délices de Quimper ; je crois pourtant qu’il estprésentement à Nantes, et qu’il sera ici à la fin du mois ; vous voyez bien queje l’ai mieux élevé que vous. J’espère que dans quinzejoursiln’y paroîtra pas,et qu’il sera prêt à partir avec les autres. Je lui ferai part de vos amitiés.N’écrivez point; gardez-vous bien de répondre à toutes ces causeries, dont jene me souviendrai plus moi-même dans trois semaines. Si la santé de Mont-gobert peut s’accommoder à écrire pour vous, elle vous soulagera entièrement,sans même que vous ayez la peine de dicter : elle écrit comme nous.
J’appfrouve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuillerées delait. Hélas ! ma fille, je change à toute heure ; je ne sais ce que je veux : c’estque je voudrais que vous pussiez retrouver de la santé. Il faut me pardonner sije cours à tout ce que je crois de meilleur ; et c’est toujours sous le nom debien etde mieux que je change d’avis. Pour vous, matrès-chère, n’en changezpoint sur la bonne opinion que vous devez avoir de vous, malgré les procédésdésobligeants de la fortune. En vérité, si elle vouloit, M. et madame de Grignantiendroient fort bien leur place à la cour; mais vous savez où cela est réglé, etl’inutilité du chagrin qu’on ne peut s’empêcher d’en avoir.
Je ne sais rien encore de ce qui s’est passé à la noce. J’ignore si ce fut à laface du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J’irai faire mon paquet chezmadame de Vins, et vous manderai ce que j’aurai appris. Cependant je vousdirai une nouvelle, la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiezapprendre : c’est que M. le Prince fit faire hier sa barbe ; il étoit rasé. Ce n'estpoint une illusion ni.une de ces choses qu’on dit en l’air, c’est une vérité;toute la cour en fut témoin; et madame de Langeron, prenant son temps qu’ilavoit les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec desboutonnières de diamants ; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience,le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être l’homme delà cour dela meilleure mine, et une tête qui effaçoit toutes les perruques : voilà le prodigede la noce. L’habit de M. le prince de Conti étoit inestimable; c’étoit une bro-derie de diamants fort gros, qui suivoitles compartiments d’un velouté noir surun fond de couleur de paille. On dit que la couleur de paille no réussissoit