LETTRES DE M A l)AM E DE SÉVIGNÉ
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Chaolncs. Voyez ma bonté : je lui ai retenu une place dans son carrosse.
En vérité, je ne me souviens plus du petit de Gonor; je vous laisse le soin,et à votre frère, de ces anciennes dates. Sans la présence de Mademoiselle,j’aurois renoncé mademoiselle d’Ëpernon; je dis ce jour-là, et toujours, cessottises que vous appelez jolies, et c’est tout ce qu’on peut faire pour lesadoucir. Vous voulez tirer de ce rang le compliment que je fis à madame deRichelieu : je le veux bien; car il ressemble à ce que lui auroit dit M. de Gri-gnan : J’y pensai. Voilà justement de ces choses qui lui viennent quand il parleet quand il écrit; c’est ce qui fait que ses lettres font toujours deux moisdurant l’ornement de toutes les poches. Madame de Coulanges avoit encorehier la sienne, et la montre : cela n’est-il pas plaisant? Au reste, ma très-chère, ne comptez point tant que vous soyez où vous devez être, que vous necomptiez encore que vous devez être quelquefois ici : c’est votre pays et celuide M. de Grignan ; et je vivrois bien tristement, si je n’espérois de vous y revoircette année. M. de Rennes 1 vous garde votre appartement, et nous donnerapourtant tout le temps d’y faire travailler. Vous ne m’avez aucune obligation decette société; ce n’en est point une, c’est un homme admirable; il ne pèserien, non plus que ses gens ; sa conversation est légère ; on le voit peu ; il trotteassez, et ne hait pas d’être dans sa chambre ; on le souhaite ; il ne ressemblepas à feu M. du Mans 2 : enfin il est tel que, si on souhaitoit quelqu’un qui nefût pas vous, ce seroit un autre comme celui-là. Il m’a priée déjà plusieursfois de vous faire bien des compliments, et de vous dire que, quelque joiequ’il ait d’étre ici, il m’aime trop pour n’avoir pas beaucoup d’envie devous quitter la place.
On ne parle plus de madame de Soubise, on n’y pense même déjà plus.Vraiment il y a bien d’autres affaires, et je crois que je suis folle de m’amuserà parler d’autre chose. Il y a deux jours que l’on est assez comme le jour deMademoiselle et de M. de Lauzun : on est dans une agitation, on envoie auxnouvelles, on va dans les maisons pour en apprendre, on est curieux; et voicice qui a paru, en attendant le reste 3 .
1 L’évêque de Rennes (Jean-Baptiste de Beaumanoir) occupait dans ce temps-là l'apparte-ment de madame deGngnan, à l’hôtel de Carnavalet.
5 Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, évêque du Mans.
3 La Voisin, la Vigoureux, et un prêtre nommé le Sage, connus à Paris comme devins, joi-gnirent à cette jonglerie le commerce secret des poisons. Les pièces de leur procès sont con-servées à la bibliothèque de l’Arsenal. On y voit figurer la comtesse de Boissons et la duchessede Bouillon, deux nièces du cardinal Mazarin ; la comtesse du Roure, mademoiselle de Polignac,le marquis de Feuquière, le marquis de Sesnac, le duc de Vendôme, de Ruvigny, Chaulieu, lamarquise de Fontel, le duc de Luxembourg, Pierre Bonnard, son intendant, etc., etc. Lescharges aggravantes ne furent point épargnées contre la comtesse de Soissons et le duc deLuxembourg.