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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

M. de Luxembourg étoit mercredi (24 janvier) à Saint-Germain, sans que leroi lui fît moins bonne mine quà lordinaire. On lavertit quil y avoit contrelui un décret de prise de corps : il voulut parler au roi; vous pouvez penserce quon dit. Sa Majesté lui dit que, sil étoit innocent, il navoit quà sallermettre en prison, et quil avoit donné de si bon juges pour examiner ces sortesdaffaires, quil leur en laissoit toute la conduite. M. de Luxembourg pria quonne ly menât point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et senvint chez leP. de la Chaise. Mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venoientici, le ren-contrèrent dans la rue Saint-IIonoré, assez triste dans son carrosse. Après avoirété une heure aux jésuites, il fut à la Bastille, et remit àBezemaux [le gouverneur)lordre quil avoit apporté de Saint-Germain. Il entra dabord dans une assezbelle chambre. Madame deMeckelbourgvint ly voir, et pensa fondre enlarmes;elle sen alla, et une heure après quelle fut sortie il arriva un ordre de lemettre dans une des horribles chambres grillées qui sont dans les tours,lon voit à peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, ungrand sujet de réflexion : songez à la fortune brillante dun tel homme, à lhon-neur quil avoit eu de commander les armées du roi, et représentez-vous ceque ce fut pour lui dentendre fermer ces gros verrous; et sil a dormi parexcès dabattement, pensez au réveil. Personne ne croit quil y ait du poison àson affaire *. Je vous assure que voilà une sorte de malheur qui en efface biendautres.

*

Madame de Tingry est ajournée pour répondre devant les juges. Pour ma-dame la comtesse de Soissons, elle na pu envisager la prison; on a bien voulului donner le temps de senfuir, si elle est coupable. Elle jouoit à la bassettemercredi; M. de Bouillon entra; il la pria de passer dans son cabinet, et luidit quil falloit sortir de France, ou aller à la Bastille : elle ne balança point;elle fit sortir du jeu la marquise dAlluye; elles ne parurent plus. Lheure dusouper vint; on dit que madame la comtesse soupait en ville : tout le monde senalla, persuadé de quelque chose dextraordinaire. Cependant on fit beaucoupde paquets, on prit de largent, des pierreries; onfitprendre des justaucorps grisaux laquais et aux cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit placerauprès delle dans le fond la marquise dAlluye, quon dit qui ne vouloit pasaller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens quils ne semissent point en peine delle, quelle étoit innocente; mais que ces coquinesde femmes avoient pris plaisir à la nommer : elle pleura; elle passa chezmadame de Carignan, et sortit de Paris à trois heures du matin. Ou dit quelle

1 Lhumiliation du maréchal de Luxembourg tut louvrage de Louvois, qûinelui pardonnaitpas davoir cessé dêtre de ses amis et de sètre rapproché de Colbert et de Seignelai.