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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
cette contrariété, qui fait comme de l’eau sur une pelle trop chaude. Voilà ceque disoit Fagon, et ce que vous avez expérimenté; c’est donc à vous de juger sivotre sang est toujours dans le même degré de chaleur, parce qu’alors lesremèdes du frère Ange, qui sont doux, et fortifiants, et rafraîchissants, pour-roient vous disposer au lait, et peut-être vous guérir, comme il a guéri le ma-réchal de Bellcfonds, la reine de Pologne, et mille autres personnes. Ils sontaisés, agréables à prendre; et si, par malheur, ils ne vous faisoient point de bien,ils ne peuvent jamais vous faire de mal. Duchesne hait toujours le café ; le frèren’endit point de mal. Il est vrai que madame de laSablièreprenoit du thé avec sonlait; elle le disoit l’autre jour : c’étoit son goût; car elle trouvoitle café aussiutile. Le médecin que vous estimez, et qui par là meparoît le mériter, vous leconseille ; ah! ma fille ! que puis-je dire là-dessus? et que sais-je ce que je dis?on blâme quelquefois ce qui seroit bon, on choisit ce qui est mauvais, onmarche en aveugle. J’ai sur le cœur que le café ne vous apoint fait de bien dansle temps que vous en avez pris ; est-ce qu’il faut avoir l’intention de le prendrecomme un remède ? Caderousse s’en loue toujours. Le café engraisse l’un, ilemmaigrit l’autre; voilà toutes les extravagances du monde. Je ne crois pasqu’on puisse parler plus positivement d’une chose où il y a tant d’expériencescontraires.
Ainsi, ma chère enfant, suivez votre goût, raisonnez avec votre bon mé-decin. Je lui demande une chose : pourquoi, si votre poitrine n’est point at-taquée, vous avez toujours ce poids et cette chaleur au même côté? pourquoivous êtes si pénétrée du froid? et pourquoi vous êtes si maigre, surtout à lapoitrine? Voilà ce qui m’a fait craindre qu’il n’y eût quelque chose de plusque l’intempérie de votre sang. Faites-moi répondre à cela par madame duJanet ; car Montgobert aura d’autres choses à me dire, outre quelle est votresecrétaire. Vous me parlez de ma santé; elle est parfaite : je n’ai point passéde décours sans prendre au moins deux pilules avec la petite eau. Je mesuis accoutumée à prendre tous les matins un verre ou deux d’eau de lin. Avecce remède, je n’aurai jamais de néphrétique : c’est à cette eau merveilleuseque la France doit la conservation deM. Colbert. Je ne vous trompe point : jen’use point de styles différents avec vous ; continuez donc à me parler sincère-ment de votre état; en vérité tout le reste est bien loin de moi.
Madame deBouillon s’est si bien vantée des réponses qu’elle a faites aux juges,qu’elle s’est attiré une bonne lettre de cachet pour aller à Nérac près des Py-rénées : elle partit hier avec beaucoup de douleur. Il y a bien à méditer sur cedépart. Si elle est innocente, elle perd infiniment de n’avoir pas le plaisir detriompher; si elle est coupable, elle est heureuse d’éviter les confrontationsinfâmes et les convictions. Toute sa famille l’a conduite jusqu’à une demi-jour-