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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE S Ê VIGNE

A LA MÊME

A Paris, mercredi 28 février 1680.

Nai-je pas raison de dire, ma fille, que tout ce qui est arrivé aux Grignansen quatre jours vous rapproche de ce pays? Il est impossible quayantsi bien fait pour les cadets, on ne fasse pour Famé. Je crois que le temps enviendra ; il nétoit pas encore venu lannée passée, les bienfaits nétoientpas ouverts comme ils le sont présentement.

M. de la Rochefoucauld nous conta hier quà Bruxelles la comtesse de Sois-sons avoit été contrainte de sortir doucement de léglise, et que lon avoit faitune danse de chats liés ensemble, ou, pour mieux dire, une criaillerie parmalice, et unsabbat si épouvantable, quayant crié en même temps que cétoitdes diables et des sorciers qui la suivoient, elle avoit été obligée, comme jevous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne vient pasdune trop bonne disposition des peuples. On ne dit rien de M. de Luxem-bourg. Cette Voisin ne nous a rien produit de nouveau : elle a donné gen-timent son âme au diable tout au beau milieu du leu : elle na fait quepasser de lun à lautre.

Vous êtes trop aimable de penser à Corbinelli ; il a triomphé dans cetteoccasion, et a redoublé sa dévotion à la Providence. Je ne connois personnedont les vues et les connoissances soient plus chrétiennes que les siennes. Il aété fort touché de ce tourbillon de bonheur dans la maison de Grignan. Il aquelquefois tant desprit, que je voudrais que vous leussiez pour vous divertir.Il a une grande affaire, pour laquelle il a étudié le droit, et depuis il juge tousles procès sans que personne len prie. Il a mis tous ses intérêts entre lesmains du lieutenant civil, qui, à ce que je crois, lui donnera une sentencearbitrale dans ce peu de jours. Je nai pas voulu quil ait été à des assembléesde beaux esprits, parce que je sais quil y a dos barbets qui rapportent à mer-veille ce quon dit à lhonneur de votre père Descartes. Nous apprenons, àvotre exemple, à ne point soutenir les mauvais partis et à laisser généreuse-ment accabler nos anciens amis : voici le pays de la politique, aussi bien quele pays des objets; il est vrai que les idées ny font pas un grand séjour. Vousdites fort bien, en vérité ; il nv a que moi qui passe sa vie à être occupéeet de la présence et du souvenir de la personne aimée.

Vous me dites sur les échecs ce que jai souvent pensé : je ne trouve rienqui rabaisse tant lorgueil ; ce jeu fait sentir la misère et les bornes de lesprit :