LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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dans le bateau à six heures, parle plus beau temps du monde ; j’y ai faitplacerle corps de mon grand carrosse, d’une manière que le soleil n’a point entréededans. Nous avons baissé les glaces : l’ouverture du devant fait un tableau mer-veilleux; les portières et les petits côtés nous donnent tous les points de vuequ’on peut imaginer. Nous ne sommes que l’abbé et moi dans ce joli cabinet,sur do bons coussins, bien à l’air, bien à notre aise; tout le reste comme descochons sur la paille. Nous avons mangé du potage et du bouilli tout chauds ;on a un petit fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse, comme le roiet la reine. Voyez, je vous prie, comme tout s’est raffiné sur notre Loire, etcomme nous étions grossiers autrefois que le cœur doit à gauche: en vérité, lemien, ou à droite, ou à gauche, est tout plein de vous.
Si vous me demandez ce que je fais dans ce carrosse charmant, où je n’aipoint de peur, j’y pense à ma chère fille, je m’entretiens de la tendre amitiéque j’ai pour elle, de cellequ’elleapourmoi, des pays infinis qui nousséparent,de la sensibilité que j’ai pour tous ses intérêts, de l’envie que j’ai de la revoir,de l’embrasser ; je pense à ses affaires, je pense aux miennes ; tout cela formeun peu Vhumeur de ma fille , malgré l’humeur de ma mère 1 qui brille tout au-tour de moi. Je regarde, j’admire cette belle vue qui fait l’occupation des pein-tres. Je suis touchée de la bonté du bon abbé, qui, à soixante treize ans, s’em-barque encore sur la terre et sur l’onde pour mes affaires. Après cela je prendsun livre quele pauvre M. de la Rochefoucauld me fit acheter, c’est la Réunion duPortugal, qui est une traduction de l’italien : l’histoire et le style sont égale-ment estimables. On y voit le roi de Portugal ( Sébastien ), jeune et braveprince, se précipiter rapidement à sa mauvaise destinée ; il périt dans uneguerre en Afrique contre le fils d’Abdalla; c’est assurément une histoire desplus amusantes qu’on puisse lire. Je reviens ensuite à la Providence, à sesordres, à ses conduites, à ce que je vous ai entendu dire, que nos volontéssont les exécutrices de ses décrets éternels.
Je voudrais bien causer avec quelqu’un ; je viens d’un lieu où l’on est assezaccoutumé à discourir : nous parlons, l’abbé et moi, mais ce n’est pas d’unemanière qui puisse nous divertir. Nous passons tous les ponts avec un plaisirqui nous les fait souhaiter : il n’v a pas beaucoup d’ex-voto pour les naufragesdelà Loire, non plus que pour la Durance; il y aurait plus de raison de craindrecette dernière, qui est folle, que notre' Loire, qui est sage et majestueuse.Enfin, nous sommes arrivés ici de bonne heure; chacun tourne , chacun serase, et moi, j’écris romanesquement sur le bord delà rivière, où est situéenotre hôtellerie ; c’est la Galère : vous y avez été.
1 Noms de certaines allées, soit de Livry, soit des Rochers,