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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
J’ai entendu mille rossignols ; j’ai pensé à ceux que vous entendez sur votrebalcon. Je n’ose vous dire la tristesse que l’idée de votre délicate santé ajetécsur toutes mes pensées; vous la comprenez bien, et à quel point je souhaitequ’elle se rétablisse. Si vous m’aimez, vous y met trez vos soins et votre appli-cation, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pour moi. Cetendroit est une pierre de touche. Bonsoir, ma très-chère; adieu jusqu’à demain à Tours.
A b A MEME
A Saumur, samedi 11 mai 1080.
Nous arrivons ici, ma très-belle; nous avons quitté Tours ce matin; j’y ailaissé à la poste une lettre pour vous. Qui m’ôteroit la faculté de penser m'em-barrasseroit beaucoup, surtout dans ce voyage. Je suis douze heures de suitedans ce carrosse si bien placé, si bien exposé ; j’en emploie quelques-unes àmanger, à boire, à lire, beaucoup à regarder, à admirer, et encore plus à rêver,à penser à vous. Je suis assurée, ma chère enfant, que vous ne croyez point quece soit une flatterie, c’est une vérité; je vous parcours, je vous dévide, je vousredévide ; je passe par milleendroils tristes, fâcheux, d’autresdouxet sensibles.Je pense à votre belle jeunesse, à votre santé; de quelle manière elle a été mal-traitée; comme vous en avez abusé; comme votre sang s’est irrité. Nous ne fûmespoint assez effrayés de cette première marque qu’il nous en donna, et qui futle commencement de tous vos maux. Enfin que ne pense-t-on point quand onpense toujours, avec beaucoup de silence et de loisir ? Je ne vous dis point tousles pays que j’ai battus, ni tous les chemins que fait mon imagination : ma lettreseroit trop longue; ce qui est vrai, c’est que je trouve toujours une égale ten-dresse dans mon cœur. J’aimerois fort à vous parler sur certains chapitres ;mais ce plaisir n’est pas à portée d’être espéré. En attendant, je pense, donc jesuis'-, je pense à vous avec tendresse, donc je vous aime; je pense uniquementà vous de cette manière, donc je vous aime uniquement.
Le bon abbé se porte fort bien; il est charmé de cette route. Jamais on n’afait ce voyage comme nous le faisons. C’est dommage que nous ne soyons un peumoins solitaires. Je vous jure pourtant queje ne souhaite personne, et qu’étantcondamnée à nTéloigner de vous, j’aime encore mieux être toute seule et toutelibre, et me donner entièrement à pies affaires, que d’être détournée sans être
* Axiome célèbre de Descartes.