Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

Jai entendu mille rossignols ; jai pensé à ceux que vous entendez sur votrebalcon. Je nose vous dire la tristesse que lidée de votre délicate santé ajetécsur toutes mes pensées; vous la comprenez bien, et à quel point je souhaitequelle se rétablisse. Si vous maimez, vous y met trez vos soins et votre appli-cation, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pour moi. Cetendroit est une pierre de touche. Bonsoir, ma très-chère; adieu jusquà demain à Tours.

A b A MEME

A Saumur, samedi 11 mai 1080.

Nous arrivons ici, ma très-belle; nous avons quitté Tours ce matin; jy ailaissé à la poste une lettre pour vous. Qui môteroit la faculté de penser m'em-barrasseroit beaucoup, surtout dans ce voyage. Je suis douze heures de suitedans ce carrosse si bien placé, si bien exposé ; jen emploie quelques-unes àmanger, à boire, à lire, beaucoup à regarder, à admirer, et encore plus à rêver,à penser à vous. Je suis assurée, ma chère enfant, que vous ne croyez point quece soit une flatterie, cest une vérité; je vous parcours, je vous dévide, je vousredévide ; je passe par milleendroils tristes, fâcheux, dautresdouxet sensibles.Je pense à votre belle jeunesse, à votre santé; de quelle manière elle a été mal-traitée; comme vous en avez abusé; comme votre sang sest irrité. Nous ne fûmespoint assez effrayés de cette première marque quil nous en donna, et qui futle commencement de tous vos maux. Enfin que ne pense-t-on point quand onpense toujours, avec beaucoup de silence et de loisir ? Je ne vous dis point tousles pays que jai battus, ni tous les chemins que fait mon imagination : ma lettreseroit trop longue; ce qui est vrai, cest que je trouve toujours une égale ten-dresse dans mon cœur. Jaimerois fort à vous parler sur certains chapitres ;mais ce plaisir nest pas à portée dêtre espéré. En attendant, je pense, donc jesuis'-, je pense à vous avec tendresse, donc je vous aime; je pense uniquementà vous de cette manière, donc je vous aime uniquement.

Le bon abbé se porte fort bien; il est charmé de cette route. Jamais on nafait ce voyage comme nous le faisons. Cest dommage que nous ne soyons un peumoins solitaires. Je vous jure pourtant queje ne souhaite personne, et quétantcondamnée à nTéloigner de vous, jaime encore mieux être toute seule et toutelibre, et me donner entièrement à pies affaires, que dêtre détournée sans être

* Axiome célèbre de Descartes.