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LLTTR FS RE MADAME DE SÉVIGNE
A LA MÊME
A Nantes, lumli au soir, 27 mai 1680
Je vous écris ce soir, parce que, Dieu merci, je m’en vais demain dès legrand matin; et même je n’attendrai pas vos lettres pour y faire réponse :je laisse un homme à cheval pour me les apporter à la dînée, et je laisseici cette lettre, qui partira ce soir, afin qu’autant que je le puis il n’y ailrien de déréglé dans notre commerce. J’écris aujourd’hui comme Arle-quin, qui répond avant que d’avoir reçu la lettre.
Je fus hier au Buron; j’en revins le soir. Je pensai pleurer en voyant la dé-gradation de cette terre : il y avoit les plus vieux bois du monde; mon fils,dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de cognée. Il aencore voulu vendre un petitbouquet, qui faisoitune assez grande beauté ; toutcela est pitoyable. Il en a rapporté quatre cents pistoles dont iln’eut pas unsou un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu’il fait, ni ce que sonvoyage de Bretagne lui a coûté, quoiqu’il eût renvoyé ses laquais et son cocherà Paris, et qu’il n’eût que le seul Larmechin dans cette ville, où il fut deuxmois. Il trouve l’invention de dépenser sans paroître, de perdre sans jouer, etde payer sans s’acquitter ; toujours une soif et un besoin d’argent, en paixcomme en guerre : c’est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n’a aucunefantaisie ; mais sa main est un creuset où l’argent se fond. Ma fille, il faut quevous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées que je vis hier, tous cesvieux sylvains qui ne savent plus où se retirer, tous ces aueiens corbeaux éta-blis depuis deux cents ans dans l’horreur de ces bois, ces chouettes qui, danscette obscurité, annonçoienl, par leurs funestes cris, les malheurs de tous leshommes, tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement lecœur ; et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n’ont point parlé,comme celui où étoit Clorinde 1 ? Ce lieu étoit un luoyo d'incanto, s’il en futjamais. J’en revins donc toute triste; le souper que me donna le premier pré-sident et sa femme ne fut point capable de me réjouir. Il faut que jevous contece que c’est que ce premier président. Vous croyez que c’est une barbe sale etun vieux fleuve comme votre Raguse : point du tout, c’est un jeune homme devingt-sept ans, neveu deM. d’IIarouïs, un petit de la Bunelaie, fort joli, qui
1 Voyez le chant XIII 8 de la Jérusalem délivrée, du Tasse.