Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

4-45

a été élevé avec le petit de la Seilleraye *, que j’ai vu mille fois, sans jamaisimaginer que ce pût être un magistrat ; cependant il l’est devenu par soncrédit, et, moyennant quarante mille francs, il a acheté toute l’expériencenécessaire pour être à la tête d’une compagnie souveraine, qui est la cham-bre des comptes de Nantes ; il a de plus épousé une fille que je connois fort,que j’ai vue pendant cinq semaines tous les jours aux états de Vitré; de sorteque ce premier président et cette première, présidente sont pour moi unjeune petit garçon que je ne puis respecter, et une jeune petite demoiselleque je ne puis honorer. Ils sont revenus pour moi de la campagne où ilsétaient ; ils ne me quittent-point. D’un autre côté, M. de Nointel me vint voir sa-medi en arrivant de Brest. Cette civilité m’obligea d’aller le lendemain chezsa femme; elle me rendit ma visite dès le soir, et aujourd’hui ils m’ont donnéun si magnifique repas en maigre, à cause des Rogations, que le moindrepoisson paroissoit la s'ignora balena. J’ai été de là dire adieu à mes pauvressœurs (de Sainte-Marie ), que je laisse avec un très-bon livre. J’ai pris congéde la belle prairie 1 2 : mon Agnès pleure quasi mon départ, et moi, ma très-belle, je ne le pleure point. Je suis ravie de m’en aller dans mes bois : j’es-père au moins en trouver aux Rochers, qui ne sont point abattus. Voilàtoutes les inutilités que je puis vous mander aujourd’hui.

A LA MÊME

Aux Roeliers, vendredi 51 mai 1680.

Quoique cette lettre ne parte que dimanche, je veux la commencer aujour-d’hui, afin de dater encore du mois de mai : je crains que celui de juin ne meparoisse encore aussi long; je suis assurée, au moins, de ne pas voir de sibeau pays. Il y a un mois qu’il pleut tous les jours ; ce sont vos prières qui nousont attiré cet excès. Que ne laissez-vous un peu faire la Providence? tantôtde la pluie, tantôt de la sécheresse : vous n’êtes jamais contents. J’en de-mande pardon à Dieu, mais cela fait souvenir de Jupiter dans Lucien, qui estsi fatigué des demandes importunes des mortels, qu’il envoie Mercure pourdonner ordre à tout, et pour faire tomber en Égypte dix mille muids do grêle,afin de ne plus en entendre parler. Je ne vous obligerai plus de répondre

1 Fils de M. d'Harouïs.

2 La prairie de Mauves, près du cours Saint-Pierre, à Nantes, sur le bord de la Loire,