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DETTEES DE MADAME DE SÉVIGN’É
sur cette divine providence, que j’adore, et que je crois qui fait et ordonnetout. Je suis assurée que vous n’oseriez traiter cette opinion de mystère in-concevable avec les disciples de votre père Descartes. Ce qui seroit vraimentinconcevable, ce seroit que Dieu eût fait le monde sans régler tout ce qui s’yfait. Les gens qui font de si belles restrictions et contradictions dans leurslivres en parlent bien mieux et plus dignement quand ils ne sont pas con-traints ni étranglés par la politique. Ces coupeurs de bourses sont bien aima-bles dans la conversation; je ne vous les nommois point, parce qu’il mesembloit que vous devini'ez le principal : les autres, c’est l’abbé du Pile, etM. du Bois *, que vous connoissez et qui a bien de l’esprit ; le pauvre Nicoleest dans les Ardennes, et M. Arnauld sous terre, comme une taupe 1 2 . Maisvoyez, ma très-chère, quelle folie, et où me voilà! ce n’est point de tout celaque je veux vous parler; j’admire comme je m’égare.
Je veux vous conter comme je reçus votre lettre à la dînéc, le jour que jepartis pour Nantes ; et que, n’ayant que cette manière de vous entendre à millelieues de moi, je me fais de cette lecture une sorte d’occupation que je préfèreà tout. Nous avons trouvé les chemins fort raccommodés de Nantes à Rennes,par l’ordre de M. de Chaulnes; mais les pluies ont fait comme si deux hiversétaient venus l’un sur l’autre. Nous avons toujours été dans les bourbiers etdans les abîmes d’eau : nous n’avions osé traverser par Chateaubriand, parcequ’on n’en sort point. Nous arrivâmes à Rennes la veille de l’Ascension. Cettebonne Marbeuf vouloit m’avaler, et me loger, et me retenir: je ne voulus nisouper ni coucher chez elle. Le lendemain, elle me donna un grand déjeuner-dîner, oîrle gouverneur et tout ce qui étoit dans cette ville, qui est quasidéserte, me vint voir. Nous partîmes à dix heures, tout le monde me disantquej’avois trop de temps, que les chemins étaient comme dans cette chambre,car c’est toujours la comparaison. R étoient si bien comme dans cette cham-bre, que nous n’arr ivâmes ici qu’après minuit, toujours dans l’eau ; et de Vitréici, où j’ai été mille fois, nous ne les reconnoissions pas ; tous les pavés sontdevenus impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas plus hautet bas qu’ils n’étoient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien et qu’ilfalloit tâter le chemin, nous envoyons demander du secours à Pilots. 11 vient
1 Ce dernier est connu par des traductions de saint Augustin et de Cicéron; l'abbé du Pile,par une Vie des peintres.
2 Après la mort de madame de Longueville, ces habiles écrivains, craignant la persécution,sortirent de France. Arnauld se retira dans les Pays-Bas, où il vécut longtemps inconnu et très-pauvre. Il y resla jusqu’à sa mort. Nicole, plus conciliant, moins redouté, rendra en France.11 figura dans la querelle de Bossuet contre Fénelon. 11 soutint le premier) mais avec sagesseet douceur.