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LETTRES DE MADAME DE SKV1CXÉ
me la mande de Paris, et qu’il quitta les Grignau et les Monlanègre pour cetexilé. On croit qu’il y a quelque ambassade en campagne, dont ses enfants sontfort effrayés par la crainte de la dépense. Je vois pourtant que M. de Grignana été fort bien traité de ce ministre; ce voyage ne pouvoit pas s’éviter : il aencore plus coûté à Montanègre b Je trouve bien honnête et bien noble de nepoint avoir paru fâché de son dîner perdu; je ne sais comment on peut don-ner de ces sortes de mortifications à des gens qui jettent de l’argent et quise mettent en pièces pour vous faire honneur.
Madame de Coulanges me mande que madame de Maintenon a perdu unecanne contre M. le Dauphin; c’est madame de Coulanges qui l’a fait faire, bapomme est une grenade d’or et de rubis; la couronne s’ouvre, on voit le por-trait de madame la Dauphine, et au-dessous, Il più (jrato nasconde. Clémentavait fait autrefois cette devise pour vous; elle paroissoit une exagération dela manière dont vous étiez faite, et c’est une vérité toute faite pour cette prin-cesse, Cette belle Fontanges est toujours assez mal. Mon fils dit qu’on se di-vertit fort à Fontainebleau. Les comédies 5 de Corneille charment toute lacour. Je mande à mon fils que c’est un grand plaisir que d’être obligé d’y être,et d’y avoir un maître, une place, une contenance; que pour moi, si j’enavois eu une, j’aurois fort aimé ce pays-là ; que ce n’étoit que par n’en pointavoir que je m’en étois éloignée; que cette espèce de mépris étoit un cha-grin, et que je me vengeais à en médire, comme Montaigne de la jeunesse;que j’admirois qu’il aimât mieux passer son après-dinée, comme je fais, en-tre mademoiselle du P ( lessis et mademoiselle de Launaie, qu’au milieu detout ce qu’il y a de beau et de bon.
Ce que je dis pour moi, ma belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyezpas que si M. de Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez, vous nevous accommodassiez pas fort bien de celte vie ; mais la Providence ne veut pasque vous ayez d’autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi, j’ai vudes moments où il ne s’en falloit rien que la fortune ne me mît dans la plusagréable situation du monde ; et puis, tout d’un coup, c’étoient des prisons etdes exils 5 . Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse? je ne laisse pasd’en être contente, et, si j’ai des moments de murmures, ce n’est, point parrapport à moi. Vous me peignez fort agréablement la conduite des regards demadame D... ; c’est une économie envers ses amants qui seroit digne d’Armidc.Vous vous doutiez bien queM. Rouillé 5 ne retourneroit pas. J’en suis fâchée,
1 M. de Montanègre commandait en Languedoc, comme M. de Grignan en Provence.
2 Longtemps on appela comédies toutes les pièces de théâtre, gaies ou sérieuses.
5 Madame de Sévigné parle sans doute de la prison du cardinal de Retz, du comte de Bussv-Rabutin, du surintendant Fouquet et de l'exil des Arnauld, etc.
4 Intendant de Provence.