LETTRES DE MADAME DE SÉVtGNÉ 157
Pieu vous conserve les bonnes et solides pensées qu’il vous donne! Vousparlez si sagement de tous les plaisirs et de tout ce qui n’est point en votrepuissance, que la philosophie chrétienne n’en sait pas davantage : j’en can-nois déplus misérables 1 . Vous êtes, en vérité, et bien aimable, et bienestimable, et bien aimée, et bien estimée.
A LA MÊME
Aux Rochers, mercredi 10 juillet 1681.
Je n’avois point encore tâté du dégoût et du chagrin de n’avoir point de voslettres ; j’admirois comme depuis mon départ je n’avois passé aucun ordinairesans en avoir ; cette douceur me paroissoit bien grande, je la sentois, et j’enparlois souvent : mais j’en suis encore plus persuadée que jamais par le cha-grin que cette privation me fait souffrir. Le bon du But, qui prend plaisir etqui se vante, tous les jours de poste, de me donner cette joie, ne m’a point écritdu tout, n’osant faire son paquet sans ces nouvelles de Provence si nécessairesà mon repos. Je n’ai donc reçu que des lettres de traverse ; il faut, ma chèreenfant, que votre poste de Lyon ne m’en ait point apporté, car j’ai un commisfort soigneux, et du But qui ne l’est pas moins. Je tâche à me faire entendre ceque je vous disois en pareille occasion ; je sais tout ce qui peut causer ce re-tardement : je compte que j’aurai vendredi deuxdcvos paquets ensemble; maisce vendredi est longtemps à venir : depuis le lundi matinjusqu’au vendredi, cesont cinq jours d’une excessive longueur : et vous savez mieux que personnecomme on est peu maîtresse de ses craintes et de ses imaginations ; elles ontici toute leur étendue ; rien ne brouille, ni ne démêle ces émotions : on ne peuts’amuser à envoyer savoir chez tous ceux qui sont dans votre commerce s’ilsont reçu leurs lettres ; on pense à la grande chaleur du pays où vous êtes, à la(lèvre qui peut survenir dans le moment qu’on y pense le moins; enfin, machère belle, on a beaucoup de peine à gou verner son imagination ; et le moyende se mettre au-dessus de cette sorte de peine?
Madame la princesse de Tarente fut ici lundi tout l’après-dîner. Elle meconta cent choses de sa fille, et de toutes les parties du monde ; mais ce serapour une autre fois, je ne saurais tant discourir aujourd’hui. Je suis fâchée de
1 Dernier vers du fameux sonnet de Joli, par Benserade, dont madame de Sévigné se faitl'application.