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LETTRES RE MADAME DE SÉViGNÉ
de vos repas d’ôler la nécessité de sc lever matin et d’avoir chaud : il ne lautpas que les plaisirs deviennent des fatigues, ni que les chasseurs règlent lavie des dames sur l’heure de leur appétit.
La princesse de Tarente me mena jeudi avec elle chez une fort jolie femmede Vitré, qui m’en avoit priée aussi. C’étoit à une petite maison de campagne,et ce fut le plus beau et le plus grand repas que j’aie vu depuis longtemps.Toutes les bonnes viandes et les beaux fruits de Rennes y étoient en abon-dance : les tourterelles et les cailles grasses, les perdreaux, les pêches et lespoires, comme à Rambouillet. Nous fûmes surprises, et nous comprîmes qu’iln’est question que d’avoir de l’argent, chose dont nous étions déjà toutes per-suadées, la princesse et moi. Nous allons demain à Rennes ; on fait de si grandspréparatifs pour nous recevoir, que je ne voudrais pas jurer que nous ne fus-sions nommées dans le Mercure galant. Notre commerce ne sera point dutout dérangé de ce petit voyage; vous savez si cela m’est nécessaire.
Pour vous, ma belle, vous louez trop mes lettres : ce qui me vient sur notreamitié ne peut être que fort naturel, et même je retranche beaucoup sur cesujet. Vous m’auriez bien étonnée de me renvoyer ce que je vous ai dit de ma-dame de la Sablière ; ce n’est pas qu’il ne m’eût été nouveau, car j’écris vite,et cela sort brusquement de mon imagination. Mais ne nous mettons pointcela dans la tête : j’ai pensé mille fois à vous redire, dans mes lettres, desendroits et des tours si bons et si agréables des vôtres, que nous ne ferionsplus que nous redonner à nous-mêmes.
Le bon abbé vous assure toujours de son amitié, et vous répond de toutesûreté, l’année qui vient, dans la forêt de sa jolie abbaye, où j’espère que nousnous reverrons. Vous êtes donc habile, ma chère enfant, vous vousconnoissezen musique, et vous savez pourquoi vous êtes bien aise. En vérité, j’aurais uneextrême joie d’être à (frignan; c’est bien Y humeur de manière : il me semblequej’y tiendrois assez bien ma place; mais Dieu, qui sait que je dois commen-cer à faire des réflexions et des méditations d’une autre couleur, me jette dansdes bois plus conformes à mon état. Adieu, ma très-chère et très-aimable;vous voulez que je croie que vous m’aimez : j’en suis persuadée, et je vousaime conformément à cette pensée, jointe à la tendresse la plus naturelle quifut jamais.