LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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deviendra serein ; tous vos plaisirs ne sont que reculés ; M. de Grignanreviendra de Marseille, et vos Grignans de Paris.
Je ne sais point du tout l’affaire du coadjuteur, qui lui coûtera peut-êtrede l’argent ; cela seroit en quelque sorte plus mauvais que la fièvre : il n’y apoint de remède anglois contre cette nécessité de payer, comme il y en acontre la fièvre.
Je vous admire, en vérité, d’être deux heures avec un jésuite sans disputer :il faut que vous ayez une belle patience pour lui entendre dire ses fades etfausses maximes. Je vous assure que, quoique vous m’ayez souvent repous-sée politiquement sur ce sujet, je n’ai jamais cru que vous fussiez d’unautre sentiment que moi, et j’étois quelquefois un peu mortifiée qu’il me fûtcomme défendu de causer avec vous sur une matière que j’aime, sachantbien qu’au fond de votre âme vous étiez dans les bonnes et droites opinions.Je n’aurois jamais cette tranquillité avec un bon père. J’en trouvai un àVichy; dès la première visite nous fûmes brouillés, et ses eaux en furenttellement troublées, qu’il fut contraint d’aller à Saint-Mion pour se rafraî-chir. Puisque vous lisez les Epîtres de saint Paul, vous puisez à la source,et je ne veux pas vous en dire davantage.
M. le Prince est bien malade; la France pourrait bien perdre ce héros.Mon fils vous fait mille amitiés ; il est ravi de penser que nous vous auronscet hiver, il ose espérer comme moi que ce vogage sera plus favorable que lesautres, où vous avez toujours eu des agitations. Si vous étiez bonne, vous medonneriez le plaisir de savoir que vous irez en litière jusqu’à Lyon, et quemême, jusqu’à Montélimart, vos muletiers suivront le grand chemin, sanss’aller extravaguer dans des précipices, où, pour épargner un quart de lieue,madame de Coulanges pensa périr mille fois : vous m’ôteriez par cette con-duite cette fraveur des bords du Rhône, dont mon imagination est frappée.L’abbé de Pontcarré me mande que le fils de M. Morant, conseiller d’Etat,est nommé intendant en Provence ; c’est un fort galant homme, dont je croisque vous serez contents : ce Morant est le propre neveu de madame deLeuville, l’amie de M. de Grignan. Je vous trouve fort heureuse d’être avecM. l’archevêque (d’Arles), et d’avoir souvent de bonnes conversations aveclui : vous faites des réflexions bien solides; j’en fais un peu aussi de moncôté ; et le moyen de ne pas méditer sur ce qu’on voit tous les jours ? Assurezbien ce bon patriarche de mes respects pleins de tendresse.
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