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LETTRES DE MADAME DE SÉVJGNÉ
et des procès qu’elle a à solliciter; enlin, madame la Dauphine a si biencommandé, qu’il a fallu obéir. Adieu, ma chère enfant; vous ne devez avoiraucune inquiétude pour ma santé, elle est très-parfaite; et plut à Dieu queje puisse penser la même chose de vous! Je ne sens point le serein; j’ai depetits cabinets qui sont des brandebourgs fort commodes ; on y lit, on y cause,on laisse tomber les traits du serein, et puis on rentre dans ce mail que jene crois pas moins sûr qu’une belle et grande galerie.
A LÀ MÊME
Aux Rochers, dimanche 6 octobre 1680.
Je vous ai suivie, ma très-chère, dans tous vos jours d’inquiétude: l’éloigne-ment est cruel dans ces occasions ; on se tourmente quand il faudrait se réjouir;et, Dieu merci, nous n’avons point encore été en état de nous repentir de nousêtre réjouis quand il aurait fallu s’affliger. La maladie de vos Grignans a étédes plus communes, sans aucun accident; ils ont pris du remède del’Anglois,comme si vous aviez été leur garde, ainsi que vous l’étiez du pauvre bon abbé ;le remède leur a fait des merveilles, comme à lui : ils sont sans fièvre. On memande qu’ils songent à partir incessamment. Il ne serait question que desavoirtout cela pour être en repos, mais on est loin, on est livrée à toutes ces ima-ginations : la poste n’arrive pas tous les jours, et ou est agitée quand ellearrive; je connois parfaitement toutes ces sortes de peines. Une santé aussidélicate que la vôtre, tant de coliques, si fréquentes, si douloureuses, un abat-tement et une maigreur qui ne résisteraient point à une fièvre comme celle quevous eûtes l’année dernière : il ne faut pas croire que tout cel a ne puisse don-ner de mauvaises heures; je les éloigne tant que je puis, mais elles sontplus fortes que moi, et savent bien prendre leur temps.
Les réflexions que vous faites sur le mécompte éternel de nos projets sont fortraisonnables; pour moi, c’est ma plus ordinaire méditation, et à tel point, queje me console des inquiétudes qui viennent brouiller la joie de vous voir bientôtà Paris, par la crainte que j’aurois de quelque accident imprévu, si cette joieétoit toute pure et toute brillante : je me la laisse donc obscurcir, comme vousdisiez l’autre jour, afin qu’à la faveur de quelques tribulations je puisse enapprocher avec plus de sûreté. Votre automne, qui devoit être si agréable,n’a-t-elle pas été troublée comme d’un orage, au milieu du plus beau tempsdu monde ’ Mais il me semble que tous ces nuages passeront, et que l’air