LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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A LA MÊME
Ans Rochers, mercredi 27 septembre 1084.
Enfin, tria fille, voilà trois de vos lettres. J’admire comme cela devient,quand on n’a plus d’autres consolations : c’est la vie, c’est une agitation, uneoccupation, c’est une nourriture; sans cela on est enloiblesse, on n’est sou-tenue de rien, on ne peut souffrir les autres lettres; enfin on sent que c’est,un besoin de recevoir cet entretien d’une personne si chère. Tout ce quevous me dites est si tendre et si touchant, que je serois aussi honteuse de lirevos lettres sans pleurer que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlonsun peu de Versailles : j’ai fort bonne opinion de ce silence; je ne crois pointqu’on veuille vous refuser une chose si juste dans un temps de libéralités. Vousvoyez que tous vos amis vous ont conseillé de faire cette tentative. Quel plaisirn’auriez-vous pas si, par vos soins et vos sollicitations, vous obteniez cettepetite grâce ! Elle ne pourroit venir plus à propos ; car je crois, et cette peinese joint souvent aux autres, que vous êtes dans de terribles dérangements.Pour moi, je suis convaincue que je ne serois jamais revenue de ceux où m’au-roit jeté un retardement de six mois. Quand on a poussé les choses à un cer-tain point, on ne trouve plus que des abîmes ; et vous êtes entrée la premièredans ces raisons; elle font ma consolation, et je me les redis sans cesse.
Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plusde bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de clous. Mabelle-fille 1 n’a que des moments de gaieté, car elle est tout accablée de va-peurs; elle change cent fois le jour dévisagé, sans en trouver un bon; elleest d’une extrême délicatesse, elle ne se promène quasi pas ; ella a toujoursfroid; à neuf heures du soir, elle est tout éteinte. Les jours sont trop longspour elle; et le besoin qu’elle a d’être paresseuse fait qu’elle me laisse toutema liberté, afin que je lui laisse la sienne : cela me fait un extrême plaisir. 11n’y a pas moyen de sentir qu’il y ait une autre maîtresse que moi dans cettemaison; quoique je ne m’inquiète de rien, je me vois servie par de petitsordres invisibles. Je me promène seule, maisje n’ose me livrer à l’entre chienet loup, de peur d’éclater en cris et en pleurs : l’obscuri té me seroit mauvaisedans l’état où je suis. Si mon àme peut se fortifier, ce sera à la crainte devous fâcher que je sacrifierai ce triste divertissement ; présentement c’est à ma
4 Jeanne-Marguerite de Brehant, mariée le 8 février 1684 à Charles, marquis de Sévigné.