Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

405

A LA MÊME

Ans Rochers, mercredi 27 septembre 1084.

Enfin, tria fille, voilà trois de vos lettres. Jadmire comme cela devient,quand on na plus dautres consolations : cest la vie, cest une agitation, uneoccupation, cest une nourriture; sans cela on est enloiblesse, on nest sou-tenue de rien, on ne peut souffrir les autres lettres; enfin on sent que cest,un besoin de recevoir cet entretien dune personne si chère. Tout ce quevous me dites est si tendre et si touchant, que je serois aussi honteuse de lirevos lettres sans pleurer que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlonsun peu de Versailles : jai fort bonne opinion de ce silence; je ne crois pointquon veuille vous refuser une chose si juste dans un temps de libéralités. Vousvoyez que tous vos amis vous ont conseillé de faire cette tentative. Quel plaisirnauriez-vous pas si, par vos soins et vos sollicitations, vous obteniez cettepetite grâce ! Elle ne pourroit venir plus à propos ; car je crois, et cette peinese joint souvent aux autres, que vous êtes dans de terribles dérangements.Pour moi, je suis convaincue que je ne serois jamais revenue de ceux mau-roit jeté un retardement de six mois. Quand on a poussé les choses à un cer-tain point, on ne trouve plus que des abîmes ; et vous êtes entrée la premièredans ces raisons; elle font ma consolation, et je me les redis sans cesse.

Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plusde bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de clous. Mabelle-fille 1 na que des moments de gaieté, car elle est tout accablée de va-peurs; elle change cent fois le jour dévisagé, sans en trouver un bon; elleest dune extrême délicatesse, elle ne se promène quasi pas ; ella a toujoursfroid; à neuf heures du soir, elle est tout éteinte. Les jours sont trop longspour elle; et le besoin quelle a dêtre paresseuse fait quelle me laisse toutema liberté, afin que je lui laisse la sienne : cela me fait un extrême plaisir. 11ny a pas moyen de sentir quil y ait une autre maîtresse que moi dans cettemaison; quoique je ne minquiète de rien, je me vois servie par de petitsordres invisibles. Je me promène seule, maisje nose me livrer à lentre chienet loup, de peur déclater en cris et en pleurs : lobscuri me seroit mauvaisedans létat je suis. Si mon àme peut se fortifier, ce sera à la crainte devous fâcher que je sacrifierai ce triste divertissement ; présentement cest à ma

4 Jeanne-Marguerite de Brehant, mariée le 8 février 1684 à Charles, marquis de Sévigné.