Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES RE MADAME DE SÉVIGNÉ

490

santé, et c’est encore vous qui me l’avez recommandée ; mais enfin, c’est tou-jours vous. Il ne tient pas à moi qu’on ne sache l’amitié tendre et solide quevous avez pour moi; j’ensuis convaincue, j’en suis pénétrée; il faudroit que jefusse bien injuste pour en douter : si madame de Monchevreuil 1 a cru que madouleur surpassoit la vôtre, c’est qu’ordinairement on n’aime point sa mèrecomme vous m’aimez. Pourquoi vous allez-vous blesser à l’épée de voir machambre ouverte? Qu’est-ce qui vous pousse dans ce pays désert? C’est bien làoù vous me redemandez. Vous m’avez fait un grand plaisir de me parler deVersailles. La place de madame de Maintenon est unique dans le monde ; iln’y en a jamais eu, et il n’y en aura jamais. Vous n’aurez pas oublié au moinsde lui faire remonter quelques paroles par madame de Monchevreuil. Je neveux point d’aide pour la chaise de M. de Coulanges ; laissez-moi faire, je batsmonnoie ici. Je suis fort aise que notre mariage n’aille plus à reculons, et queM. le coadjuteur et vous soyez toujours liés par mes deux joues ; conservez-moi les vôtres, ma très-aimable, conservez votre santé, ne vous fatiguez plustant, ayez pitié de moi; j’aurois bien de la peine à soutenir plus de tristesseque je n’en ai.

La mort de madame de Cœuvres 2 est étrange, et encore plus celle du che-valier d’IIumières 3 . Hélas! comme cette mort va courant partout et attrapantde tous côtés! Je me porte parfaitement bien; je fais toujours quelque scru-pule d’attaquer cette perfection par une médecine. Nous attendonsles capucins.Cette petite femme-ci fait pitié; c’est un ménage qui n’est point du toutgaillard : il vous font tous deux mille compliments. On ne me presse point dodonner mon amitié, cela déplaît trop ; point d’empressement, rien qui chagrine,rien qui réveille aussi, cela est tout comme je le souhaitois. Corbinelli est tropheureux des bontés que vous avez pour lui ; je l’envie bien présentement :voilà ce que lui vaut mon amitié. Le bien bon , qui veut que je vous dise biendes choses pour lui, calcule tout le jour et se porte bien. Adieu, ma chère en-fant; que puis-je vous dire qui approche de ce que je sens pour vous?

On m’envoie les gazettes : vous songez à tout, vous êtes adorable. Vousparlez de mes lettres, je voudrois que vous vissiez les traits qui sont dans lesvôtres, ettouteeque vous dites en une ligne; vous perdez beaucoup ànelespas

1 Madame de Monchevreuil était gouvernante des filles d’honneur de madame la Dauphine,'< C’était, dit madame de Caylus, une femme froide et sèche dans le commerce, d'une figuretriste, d’un esprit au-dessous du médiocre, et d'un zèle capable de dégoûter les plus dévots dola piété, mais attachée h madame de Maintenon, à qui il convenoit de produire à la cour uneancienne amie d’une réputation sans reproche, avec laquelle elle avoit vécu dans tous les temps,sûre et secrète jusqu’au mystère. » ( Souvenirs .)

2 Madeleine de Lyonne, mariée à François-Annibal d’Estrées, marquis de Cœuvres.

3 Balthasar de Crevant d’Hnmières, chevalier de Malte,