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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

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de telles pensées : je me connois, et vous savez que je ne m’égare point.

Voilà où je demeurai hier au soir; il est dimanche, il faut envoyer nos pa-quets ; le soleil et le bruit ne m’ont rien ôté des sentiments que j’avois dans lesilence et dans l’obscurité. Mon fils vient de partir pour Rennes ; il veut êtreassuré que ses clous ne sont rien. Sa femme est autour de moi, entendant très-bien la partie que je fais avec elle de ne la voir d’aujourd’hui. J’ai passé lamatinée dans ces bois avec mon abbé Charrier ; elle y va présentement, et jevais écrire : je vous assure que cela est fort commode. Elle a de très-bonnesqualités, du moins je le crois ; mais dans ce commencement je ne me trouvedisposée à la louer que par les négatives : elle n’est point ceci , elle n’est pointcela; avec le temps je dirai peut-être, elle est cela. Elle vous fait mille joliscompliments, elle souhaite d’être aimée denous, mais sans empressement; ellen est donc point empressée : je n’ai que ce ton jusqu’ici. Elle ne parle pointbreton, elle n’a point l’accent de Rennes.

J’approuve fort de ne mettre autour de mon chiffre que Madame de Sévigné.11 n’en faut pas davantage : on ne me confondra point pendant ma vie, et c’estassez. Je serai fort aise d’avoir ce petit amusement 1 ; M. de Coulanges songedéjà au bois doré ; ainsi la dépense est bien médiocre ; je n’ai pas besoin quevous m’aidiez. Mon Dieu, ma chère, qu’il fait beau! et que je vous plains den’être point à Livry, puisque je vous ai donné ma folie pour la campagne!Vous savez pourtant que je ne l’ai jamais mesurée avec le plaisir d’être avecvous : ma plus grande passion pour Livry ne portoit que deux jours en votreabsence; et, puisqu’une fois mademoiselle d’Alerac nous fit tous revenir lepremier jour d’octobre, je ne vous quitteras pas quand vous gardez notre coad-juteur. Enfin, Dieu a disposé de ma destinée, et dans peu de jours j’auraiplus de campagne que je n’en voudrai. Je mets sur mon compte toutes vosbontés pour Corbinelli; il n’est pas de mauvaise compagnie, non plus quemadame de la Fayette : joignez-vous à ces deux personnes, et jugez combienje dois être gâtée sur le bon goût : je le suis bien aussi. Je n’ai encore vu niprincesse (de Tarente), ni Marbeuf; la princesse est en dévotion, la Marbeufpleure une jeune nièce de dix-sept ans, belle, riche, de bonne maison; je lavisun enfant l’autre voyage; elle étoit devenue aimable, elle revenoit d’ici et deVitré, elle est expirée en trois jours d’une vapeur de fille; on l’a toujourssaignée du bras : cela peut figurer avec madame de Cœuvres. Adieu, très-parfaitement aimée. Je baise le rhétoricien (le marquis de Grignan), que je défie,malgré sa rhétorique, de me persuader que je ne l’aime pas fort tendrement.

1 II s’agissait d’une chaise de tapisserie que madame Sévigné s’amusait à travailler pouren faire présent à M. de Coulanges.