Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

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je la diffère avec plaisir, sans y balancer; mais, ma chère bonne, il y a desextrémités où l’onromproit tout, si l’on vouloit se roidir contre la nécessité. Jene puis plus hasarder ces sortes de conduites hasardeuses : le bien que je possèden’est plus à moi; il faut finir avec le môme honneur et la même probité donton a fait profession toute sa vie. Voilà ce qui m’a arrachée, ma bonne, d’entrevos bras pour quelque temps, vous savez avec quelles douleurs! Je vous encache les suites, parce que je veux me bien porter, et que je tâche de inc lescacher à moi-même ; mais cette espérance dont je vous ai parlé me soutient,et me persuade qu’enlin je vous reverrai ; et c’est cette pensée qui me faitvivre. Je suis ici avec mon fils, qui est ravi de m’y voir manger une partie dece qu'il me doit, cela me fait un sommeil salutaire et souffrir la perte de toutce que ses fermiers me doivent, et dont apparemment je n’aurai jamais rien.Je crois, ma chère bonne, que vous entrez dans ces vérités, qui finiront, etqui me feront retrouver comme j’ai accoutumé d’être; je n’ai pu m’empc-cher de vous dire tout ce détail dans l’intimité et l’amertume de mon cœur,que l’on soulage en causant avec une bonne , dont la tendresse est sans exem-ple. J’ai quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé; elle est dans la per-fection, et j’aime M. de Coulanges plus que ma vie, de vous avoir montré malettre ; elle doit vous avoir remise de vos imaginations ; le style qu’on a enlui écrivant ressemble à la joie et à la santé.

Parlons du bonheur de M. de la Trousse, qui marche à grands pas dans lechemin de la fortune. Connoissez-vous la beauté de la machine toute simplequ’on appelle un levier? Il me semble que je l’ai été à son égard: trouvez-vousque je me vante trop? Cela me fait prendre un grand intérêt à toute la suite desa vie, où il a réuni et bien de l’honneur, et bien du bonheur, et bien de lafaveur. Je ne manquerai pas de lui écrire; en attendant, faites-en mes compli-ments à mademoiselle deMéri, mais ne l’oubliez pas 1 . Vous faites très-biend’aller à Versailles à l’arrivée de la cour; mais, -ma bonne, je ne puis assezvous le dire, prenez garde au débordement des eaux : on ne conte en ce pays,que des histoires tragiques sur ce sujet. Vous dites une grande vérité, quandvous m’assurez que l’amitié que vous avez pour moi vous incommode, et c’estune grande justice de croire que celle que j’ai pour vous m’incommode aussi.Je sens cette vérité plus que je ne voudrais; car j’avoue que quand on aime àun certain point, on craint tout, on prévoit tout, on se représente tout ce quipeut arriver et tout ce qui n’arrivera point; et quelquefois on se représente sivivement un accident ou une maladie, que la machine en est tout émue, et que

1 M. de la Trousse venait d’ètrc nommé gouverneur d'Yprcs, ville des Pays-Bas qui fut cédéeau roi par le traité de Xiraègue.