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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
mais, cela n’étant point, à mon grand regret, profitez des raisons qui vous fontaller à la cour. Vous y faites fort bien votre personnage; il semble que tout sedispose à faire réussir ce que vous souhaitez. Les souhaits que j’en fais de loinne sont pas moins sincères ni moins ardents quesij’étois auprès de vous. Hélas!ma bonne, j’y suis toujours, et jesens, mais moins délicatement, ce que vous medisiez un jour, dont je me moquois ; c’est qu’effectivement vous êtes d’une tellesorte dans mon cœur et dans mon imagination, que je vous vois et vous suistoujours ; mais j’honore infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité.
Vous me parlez de votre Larmechin 1 : c’est assez pour mon fils ; vous vousen plaignez souvent : il est peut-être devenu bon. Parlez-en à Beaulieu , etqu’il en écrive à mon fils ; j’en rendrai de bons témoignages. Celui qu’il avoitétoitbon, il s’est gâté; il ne gagneroit que ses gages, quarante ou cinquanteécus, point de vin ni de graisse, ni de levure de lard. Je crois que mon fils neplaindrait pas de plus gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier; je craindraisque celui-là ne fût trop foible. Mais, ma bonne, quelle folie d’avoir quatrepersonnes à la cuisine! Où va-t-on avec de telles dépenses, et à quoi serventtant de gens? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper seulement deux?L’air de Lachan et sa perruque vous coûtent bien cher. Je suis fort mal con-tente de ce désordre; ne sauriez-vous en être la maîtresse? Tout est cher àParis, et trois valets de chambre ! Tout est double et triple chez vous. Je vousdirai comme l’autre jour : Vous êtes en bonne ville, faites des présents, mabonne, de tout ce qui vous est inutile. N’est-ce point l’avis de M. Enfossy? M. deGrignan peut-il vouloir cet excès? Ma chère bonne, je ne puis m’empêcher devous parler bonnement là-dessus. Après cette gronderie toute maternelle, lais-sez-moi vous embrasser chèrement et tendrement, persuadée que vous n’étespoint fâchée. Ma bonne, il faut que votre mal de côté soit de bonne composi-tion pour souffrir tous vos voyages de Versailles. Songezau moins que le mai-gre vous est mortel, et que le mal intérieur doit être ménagé et respecté. Biendes amitiés aux grands et petits Grignans. Je veux vous dire ceci. Vous croyezmon fils habile, et qu’il se commît en sauces, et sait se faire servir; ma bonne,il n’y entendrien du tout; Larmechin encore moins, le cuisinier encore moins;il ne faut pas s'étonner si un cuisinier qui étoit assez bon s’est entièrementgâté; et moi, que vous méprisez tant, je suis l’aigle ; on ne juge de rien sansavoir regardé la mine que je fais. L’ambition de vous conter que je règne surdes ignorants m’a obligée de vous faire ce sot et long discours; demandez àBeaulieu.
1 Valet de chambre de madame de Sévigné.