LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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A LA MÊME
Rennes, dimanche 29 avril 1685.
Nous serons si sols, que nous prendrons la Rochelle 1 . Je serai assez mal-heureuse, ma chère enfant, pour me laisser guérir par les capucins. J’ai aimé,j’ai admiré tous vos sentiments; je disois tout comme vous : Si ma jambe estguérie après tant de maux et de chagrins, Dieu soit loué ! si elle ne l’est pas, etqu’elle me force d’aller chercher du secours à Paris, et d’y voir ma chère etmon aimable fdle, Dieu soit béni ! Je regardois ainsi avec tranquillité ce qu’or-donneroit la Providence, et mon cœur choisissoit la continuation d’un mal quime redonnoit à vous trois mois plus tôt; car vous jugez bien que, pour ne passuivre cette pente, il faut que la raison fasse de grands efforts. Je me fusse ser-vie desgénéreusesoffresdemadamedeMarbeuf, qui sont aussi sincères qu’ellessont solides, etje m’en servirais encore sans balancer, si ma jambe, comme parmalice, ne se guérissoit à vue d’œil : vous savez ce que c’est aussi que de secharger de rendre ce qu’on prend si agréablement. Ainsi, je vais aux Rochersobserver la contenance de cette jambe, qui est présentement sans aucune plaieni enflure; elle est toute amollie, et, pour la figure, elle est entièrement commesa compagne, qui depuis près de six mois étoit sans pareille. J’ai vu depuispeu laprocureuse générale, autrement la petite personne* , que nous commis-sons tant ; elle est toujours fort aimable : nous fûmes fort aises de nous voir.Je voudrais que vous l’eussiez entendue conter, mais plutôt son mari, car elleétoitmorte, dans quelle extrémité la laissa le grand médecin de ce pays, et dequelle manière habile et miraculeuse les capucins la retirèrent de cette agonie :c’est un récit digne d’attention. Vous me direz : C’est qu’elle ne devoit pasmourir. Je le crois plus que personne, mais je ne puis m’empêcher d’admireret d’honorer les causes secondes dont Dieu se sert pour redonner la vie à unecréature si près du tombeau. On peut appliquer à ces sortes de talents ce quele P. Bossu dit si agréablement 5 du respect que les hommes dévoient avoirdans les premiers temps pour ceux qui étoient visiblement protégés des dieux.
Ma fille, je m’égare, et je veux revenir à madame deMarbeuf, qui a lu avec
' Discours des grands seigneurs au siège de la Rochelle en 1628.
2 Madame de la Bédojère.
3 Dans son Traüé du poème épique.