LETTRES DE MADAME DE SÉVLGNÉ
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l’autre jour ; je pris huit gouttes d’essence d’urine, et, contre l’ordinaire, ellem’empêcha de dormir toute la nuit. Maisj’ai été bien aise de reprendre de l’es-time pour cette essence ; je n’en ai pas eu besoin depuis. En mérité, je serois in-grate si je me plaignois des vapeurs : elles n’ont pas voulu m’accabler pendantque j’étois occupée à ma jambe ; c’eût été un procédé peu généreux. Al’égardde la jambe, voici le fait : il n’y a plus aucune plaie il y a longtemps ; maisl’endroit étoit demeuré si dur, et tant de sérosités y avoient été recognées pardes eaux froides, que nos chers pères l’ont voulu traiter à loisir, sans inccontraindre, et en me jouant, avec ces herbes que l’on retire deux fois lejourtoutes mouillées ; on les enterre, et, à mesure qu’elles pourrissent, riez-ensi vous voulez, cet endroit sue et s’amollit, et ainsi, par une douce et insen-sible transpiration, avec des lessives d’herbes fines et delà cendre, je guérisla jambe du monde la plus maltraitée par le passé, et je ne crois pas qu’il yait rien de plus aimable pour moi qu’une sorte de traitement qui est sûr,et qui n’est ni contraignant ni dégoûtant, et qui me donne tous les jours leplaisir de me voir guérir sans onguents, sans garder un moment la chambre.C’est dommage que vous n’alliez conter cela à des chirurgiens : ils pâme-raient de rire; mais, moi, je me moque d’eux.
Voulez-vous savoir où j’ai été aujourd’hui? J’ai été à la place Madame, j’aifait deux tours de mail avec les joueurs'. Ah ! mon cher comte, je songe tou-jofirs à vous, et quelle grâce vous avez à pousser cette boule. Je voudrais quevous eussiez à Gri gu an une aussi belle allée. J’irai tantôt au bout de la grandeallée voir Pilois, qui y fait un beau degré de gazon pour descendre à la portequi va dans le grand chemin. Ma bonne, vous voilà instruite de reste ; vousne direz plus que je vous cache des vérités, que je ne fais que mentir : vous ensavez autant que moi.
Oui, nos capucins sont fidèles à leurs trois vœux : leurs voyages d’Égypte,où l’on voit tant de femmes comme Ève, les en ont dégoûtés pour le reste deleurs jours. Enfin leurs plus grands ennemis ne touchent point à leursmœurs, et c’est leur éloge, étant haïs comme ils le sont. Ils ont remis surpied une de ces deux femmes qui étaient mortes.
Parlons de M. de Ghaulnes : il m’a écrit que les états sont à Dinan, et qu’illes a fait commencer le premier jour d’août, pour avoir le temps de m’enleverau commencement de septembre.
Il est d’une gaillardise qui me ravit; car, en vérité, j’aime ces bons gouver-neurs. La femme me dit encore mille petits secrets.
Je ne comprends point comme on peut les haïr, et les envier, et les tour-menter; je suis fort aise que vous vous trouviez insensiblement dans leurs in-térêts. Si les états eussent été à Saint-Brieue, c’eût été un dégoût épouvan-