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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

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AU MÊME

A Paris, vendredi 15 décembre 1686.

Je vous ai écrit, monsieur, une grande lettre, il y a plus dun mois, toutepleine damitié, de secrets et de confiance. Je ne sais ce quelle est devenue ;elle se sera égarée, en vous allant chercher peut-être aux états : tant il y a quevous ne mavez point fait de réponse; mais cela ne mempêchera pas de vousapprendre une triste et une agréable nouvelle : la mort de M. le Prince, arrivéeà Fontainebleau avant-hier, mercredi 11 du courant, à sept heures et un quartdu soir, et le retour deM. le prince deConti à la cour, par la bonté de M. lePrince, qui demanda cette grâce au roi un peu avant de tourner à lagonie, etle roi lui accorda dans le moment, et M. le Prince eut cette consolation en mou-rant; mais jamais une joie na été noyée de tant de larmes. M. le prince deConti est inconsolable delà perte quil a faite; elle ne pourroit être plus grande,surtout depuis quil a passé tout le temps de sa disgrâce à Chantilly, faisant unusage admirable de tout lesprit et de toute la capacité deM. le Prince, puisant àla source de tout ce quil y avoit de bon à apprendre sous un si grand maître,dont il étoit chèrement aimé. M. le Prince avoit couru avec une diligence quilui a coûté la vie, de Chantilly à Fontainebleau, quand madame de Bourbony tomba malade de la petite vérole, afin dempêcher M. le Duc de la garder,et dêtre auprès delle, parce quil na point eu la petite vérole ; car sans celamadame la duchesse, qui la toujours gardée, suffisoit bien pour être en reposde la conduite de sa santé. Il fut fort malade, et enfin il a péri par unegrande oppression, qui lui fit dire, comme il croyoit venir à Paris, quil alloitfaire un plus grand voyage. Il envoya quérir le P. Deschamps, son confes-seur, et, après vingt-quatre heures dextinction, après avoir reçu tous lessacrements, il est mort, regretté et pleuré amèrement de sa famille et de sesamis ; le roi en a témoigné beaucoup de tristesse ; et, enfin, on sent la dou-leur de voir sortir du monde un si grand homme, un si grand héros, dontles siècles entiers ne sauront point remplir la place.

Il arriva une chose extraordinaire il y a trois semaines, un peu avant qüeM. le Prince partît pour Fontainebleau! Un gentilhomme à lui, nommé Yer-nillon, revenant à trois heures de la chasse, approchant du château, vit à unefenêtre du cabinet des armes un fantôme, cest-à-dire un homme enseveli : ildescendit de son cheval, et sapprocha ; il le vit toujours. Son valet, qui étoitavec lui, lui dit : « Monsieur, je vois ce que vous voyez. » Vernillon ne voulant