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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
que si on vouloit s’entendre dans les familles, le plus aisé à saigner sauverait lavie aux autres, età moi, par exemple, la crainte d’être estropiée. Mais laissonsle sangdes Rabutins en repos, puisque je suis en parfaite santé. Je ne puis vousdire combien j’estime et combien j’admire votre bon et heureux tempérament.Quelle sottise de ne point suivre les temps, et de ne pas jouir avec reconnois-sance des consolations que Dieu nous envoie après les afflictions qu’il veutquelquefois nous faire sentir ! La sagesse est grande, ce me semble, de souffrirla tempête avec résignation, et de jouir du calme quand il lui plaît de nous leredonner: c’est suivre l’ordre de la Providence. La vie est trop courte pours’arrêter si longtemps sur le même sentiment ; il faut prendre le tempscomme il vient, et je sens que je suis de cet heureux tempérament : E mene pregio, comme disent les Italiens. Jouissons, mon cher cousin, de cebeau sang qui circule si doucement et si agréablement dans nos veines.
Tous vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres et vos vers,m’ont donné une véritable joie, et surtout ce que vous écrivez pour défendreBenserade et la Fontaine contre ce vilain factum. Je Pavois déjà fait en bassenote à tous ceux qui vouloient louer cette noire satire. Je trouve que l’auteurfait voir clairement qu’il n’est ni du monde, ni de la cour, et que son goût estd’une pédanterie qu’on ne peut pas même espérer de corriger. Il y a de cer-taines choses qu’on n’entend jamais quand on ne les entend pas d’abord : onne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dansla facilité des ballets de Benserade et des fables de la Fontaine; cette porteleur est fermée, et la mienne aussi ; ils sont indignes de jamais compren-dre ces sortes de beautés, et sont condamnés au malheur de les improuveret d’être improuvés aussi des gens d’esprit. Nous avons trouvé beaucoup deces pédants. Mon premier mouvement est toujours de me mettre en colère,et puis de tâcher de les instruire ; mais j’ai trouvé la chose absolument im-possible. C’est un bâtiment qu’il faudrait reprendre par le pied; il y auraittrop d’affaires à le réparer; et enfin nous trouvions qu’il n’y avoit qu’àprier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n’est capable de les éclai-rer. C’est le sentiment que j’aurai toujours pour un homme qui condamnele beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a fait sesdélices, et qui ne connoît pas les charmes des Fables de la Fontaine. Je nem’en dédis point, il n’y a qu’à prier Dieu pour un tel homme, et qu’à sou-haiter de n’avoir point de commerce avec lui.
Je vous embrasse, vous et votre aimable fille. Croyez l'un et l’autre queje ne cesserai de vous aimer que quand nous ne serons plus du même sang.Ma fille veut que je vous dise bien des amitiés pour elle. Elle est toujoursla belle Madelonne.