LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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mode de la goutte. Je pourrais finir ici ma lettre, n étant à autre fin; mais jeveux vous demander par occasion comme vous vous portez d’être grand-père.
Je crois que Vous avez reçu une gronderie que je vous faisois sur l’humeurque vous me témoigniez de cette dignité ; je vous donnois mon exemple et vousdisois: « Pæte , non dolet 1 .» En effet, ce n’est point ce que l’on pense : laProvidence nous conduit avec tant de bonté dans tous ces temps différents denotre vie, que nous ne les sentons quasi pas ; cette perte va doucement, elle estimperceptible : c’est l’aiguille du cadran, que nous ne voyons pas aller. Si àvingt ans on nous donnoit le degré de supériorité dans notre famille, et qu’onnous fît voir dans un miroir le visage que nous avons, ou que nous aurons àsoixante ans, en le comparant avec celui de vingt ans, nous tomberions à larenverse, et nous aurions peur de cette figure. Mais c’est jour à jour quenousavançons : nous sommes aujourd’hui comme hier, et demain comme aujour-d’hui ; ainsi nous avançons sans le sentir, et c’est un miracle de cette Provi-dence que j’adore. Voilà une tirade où ma plume m’a conduite, sans y pen-ser. Vous avez été sans doute de la belle et bonne compagnie qui étoit chez lecardinal de Bonzi 2 . Adieu, monsieur, je ne change point d’avis sur l’estime etl’amitié que je vous ai promise.
AU COMTE PE BUSSY
À ravis, ce 10 mars 1687.
Voici encore de la mort et de la tristesse, mon cher cousin ; mais le moyende ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et de la plustriomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis qu’il y a des mor-tels? C’est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite aujourd’hui à Notre-Dame.Tous les beaux esprits se sont éjluisés à faire valoir tout ce qu’a fait ce grandprince et tout ce qu’il a été. Scs pères sont représentés par des médailles jus-qu’à saint Louis; toutes ses victoires par des basses-tailles (ou bas-reliefs ),couvertes comme sous des tentes dont les coins sont ouverts, et portés par dessquelettes dont les attitudes sont admirables. Le mausolée, jusque près delàvoûte, est couvert d’un dais en manière de pavillon encore plus haut, dont lesquatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place du chœur est orn< e
1 Mot d’Arrie à Poilus.
2 /.'archevêque de Narbonne.