548
LETTRES DE MADAME DE SÉVIGXÉ
Lavardin étoit affligée de Jarzé 1 , qui en passant de la tranchée dans le quartierde Monseigneur, a eu le poignet emporté d’un coup de canon. On lui a coupé lebras à l’instant au-dessous du coude : voilà qui est assez triste pour un hommede son âge. Cependant rien n’est pareil aux précautions de Vauhan pour con-server tout le monde. M. le Dauphin va le premier à la tranchée. M. le Duc etM. le prince de Conti font aussi fort bien et trop bien ; mais on défend, surpeine de prison, aux volontaires de les suivre et de quitter les régiments où ilssont attachés 2 * * . Ma fille, tout ira bien; au nom de Dieu, conservez-vous, et don-nez-vous la même patience que l’on prend ici : l’excès de l’inquiétude est inu-tile et dangereux. Nous fumes hier nous promèner a Vincennes, M. le cheva-valier et moi ; vous pouvez deviner aisément le cours de nos pensées et de nosdiscours. Je vous écris dans sa chambre; il veut envoyer son paquet. Adieudonc, ma chère comtesse : je ne m’accoutume point à votre absence, et je vousaime toujours à ce degré où je ne crois point que personne puisse atteindre.
A LA MÊME
A Paris, lundi 18 octobre 1688.
Nous avons reçu vos lettres de Châlons, ma chère fille, le lendemain desplaintes que nous avions faites d’avoir été huit jours entiers sans en recevoir.Ce temps est long, et le cœur souffre dans cette ignorance ; c’est ce qui fait quenous sentons vos peines dans l’éloignement des nouvelles de Philisbourg. Jus-qu’ ici votre enfant se porte fort bien ; il y fait des merveilles : i 1 voit et entend lescoups de canon autour de lui sans émotion. Il a monté la tranchée ; il rendcompte du siège à son oncle comme un vieil officier; il est aimé de tout lemonde. Il a souvent l’honneur de manger avec Monseigneur, qui lui parle etlui fait donner le bougeoir. M. de Beauvilliers en fait son enfant, et Saint-Pouange 5 .... Enfin, vous verrez tout cela en détail dans les lettres queM. lechevalier vous envoie; je ne vous dis tout ceci que pour donner du prix à ceque je mande, en vous entretenant de la chose principale, et qui doit voustenir le plus au cœur : après cela, je reviens à votre voyage.
1 François du Plessis de la Roche Pichemer, comte de Jarzé.
2 Le marquis de Grignan, qui faisait sa première campagne en qualité de volontaire, fut at •
taché nendant le siège au régiment de Champagne, dont M. le comte de Grignan, son père,
avait été colonel.
5 Gilbert Colbert, marquis de Saint-Pouange seoétaire du cabinet du roi.