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LETTRES I)E MADAME DE SÉVIGNÉ
l’en corriger ; mais gardez-vous surtout de vous accoutumer à la gronder età l’humilier. Toutes mes amies me chargent très-souvent de mille amitiés,de mille compliments pour vous. Madame de Lavardin vint hier ici me direqu’elle vous estimoit trop pour vous faire un compliment ; mais qu’elle vousembrassoit de tout son cœur, et ce grand comte de Grignan ; voilà ses paroles.Vous avez grande raison de l’aimer.
Voici un fait. Madame de Brinon *, l’âme de Saint-Cyr, l’amie intime de ma-dame de Maintenon, n’est plus à Saint-Cyr; elle en sortit il y a quatre jours.Madame de Hanovre, qui l’aime, la ramena à l’hôtel de Guise, où elle est en-core. Elle ne paroît point mal avec madame de Maintenon, car elle envoietous les jours savoir de ses nouvelles; cela augmente la curiosité desavoir quelest donc le sujet de sa disgrâce. Tout le monde en parle tout bas, sans quepersonne en sache davantage; si cela vient à s’éclaircir, je vous le manderai.
A LA MÊME
A Paris, lundi 27 décembre 1688.
Savez-vous bien, ma chère tille, que votre petit capitaine est sur le cheminde Châlons, pour aller voir cette belle compagnie que vous lui avez faite? Il partitle jour de Noël pour aller coucher à Claie, et faire, en passant, la révérence àLivry; il reviendra dimanche. Le chevalier a mesuré tous ses jours ; M. duPlessis est avec lui, toujours véri tablement comblé des marques de votre estimeet de votre confiance. Vous pouvez compter qu’il est entièrement à vous et àvotre enfant, et qu’il y sera tant que vous voudrez. Il me paroît, avec son au-dace au chapeau et cette cravate noire, comme ce maréchal qui devint peintrepar amour 1 2 : c’est bien l’amour aussi pour votre maison qui l’a fait devenirguerrier; enfin, il a du courage, de la hardiesse, et de toutes sortes d’autresvertus, pour en faire tout ce qu’il vous plaira. Voilà son chapitre épuisé ; celuidu marquis ne l’est pas. Vous le croyez gros, il ne l’est pas ; au contraire, sataille est devenue plus fine par en bas. Il est crû; mais en deux mois et demi trou-vez-vous que l’on croisse beaucoup? Il s’est passé tant de choses, ma chère en-fant, depuis trois mois, qu’il nous semble qu’il y a trois ans. Enfin, le tempsassurément ne va point comme quand nous étions ici ensemble. Soleri vous a
1 Madame de Brinon, lors du premier établissement de Saint-Cyr, fut mise à la tète de celteaison. Elle avait beaucoup de talent et de savoir, mais autant d’orgueil et d'ambition.
2 Quintin Messis, surnommé le maréchal d’Anvers II vivait dans le quinzième siècle.