LETTRES DE MADAME DE SÉVIRNÉ
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A LA MÊME
A l’uiis, lundi 17 janvier 1689.
Voilà donc ma lettre nommée : c’est une marque de son mérite singulier.Je suis fort aise que ma relation vous ait divertie ; je ne devine jamais l’effetque mes lettres feront, celui-ci est heureux.
Si vous.prcnez le chemin de vous éclaircir avec l’archevêque, au lieu de laissercuver les chagrins qu’on veut vous donner contre lui, vous viderez bien des af-faires en peu de temps, ou vous ferez taire les rediseurs; l’un ou l’autre est fortbon, et vous vous en trouverez très-bien. Vous finirez à la vérité le plaisir etl'occupation des Provençaux; mais vous retranchez de sottes pétoffes M. deBarillon est arrivé ; il a trouvé un paquet de famille dont il ne connoissoit pastous les visages. Il est fort engraissé. Il dit à M. de ïïarlay : « Monsieur, ne meparlez point de ma graisse, je ne vous dirai rien de votre maigreur. » Il estvif, et ressemble assez par l’esprit à celui que vous connoissez. Je ferai tousvos compliments, quand ils seront vraisemblables. Je les ai faits à madamede Sully, qui vous en rend mille de très-bonne grâce ; et à la comtesse (deFiesque), qui est trop plaisante surM. de Lauzun, qu’elle vouloit mettre surle pinacle, et qui n’a encore ni logement à Versailles ni les entrées qu’ilavoit. 11 est tout simplement revenu à la cour. Son action n’a rien de siextraordinaire; on en avoit d’abord composé un fort joli roman.
Cette cour d’Angleterre est tout établie à Saint-Germain ; ils n’ont voulu quecinquante mille francs par mois, et ont réglé leur cour sur ce pied. La reine plaîtfort; le roi cause agréablement avec elle; elle a l’esprit juste et aisé. Le roiavoit désiré que madame la Dauphine y allât la première ; elleatoujours si biendit qu elle étoit malade , que cette reine vint la voir il y a trois jours, habillée enperfection : une robe de velours noir, une belle jupe, bien coiffée, une taillecomme la princesse de Conti, beaucoup de majesté. Leroi alla la recevoir à soncarrosse ; elle fut d'abord chez lui, où elle eut un fauteuil au-dessus de celui duroi ; elle y fut une demi-heure, puis il la mena chez madame la Dauphine, quifut trouvée debout ; cela lit un peu de surprise. La reine lui dit : « Madame, jevouscrovois au lit.— Madame, ditmadamela Dauphine, j’ai voulu me le ver pourrecevoir l’honneur que Votre Majesté me fait. » Le roi les laissa, parce que ma-dame la Dauphine n’a point de fauteuil devant lui. Cette reine se mit à la bonneplace, dans un fauteuil, madame la Dauphine à sa droite, Madame à sa gauche,