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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTliES DE MADAME DE SÉV1GNÉ

vous prierais de me mander si je ne lincommode point dy être tout le jour;mais, comme le temps me presse, je le demande à lui-même, et il me semblequil le veut bien. Voilà un froid qui contribue encore à ses incommodités :ce nest pas un de ces froids quil souhaite ; il est mauvais quandil est à cet exi ès.

Jai fait souvenir M. de Lamoignon de la sollicitation que vous lui avezfaite pour M. B... ; cet homme sentira de loin comme de près votre recon-noissancc. Jaime cette manière de navoir point de reconnoissances passa-gères : je connois des gens qui non-seulement nen ont point du tout, maisqui mettent laversion et la rudesse à la place.

M. Gobelinest toujours à Saint-Cyr. Madame deBrinon est à Maubuisson, elle sennuiera bientôt : cette personne ne saurait durer en place; elle a faitplusieurs conditions, changé de plusieurs couvents ; son grand esprit ne la metpoint à couvert do ce défaut. Madame de Maintenon est fort occupée de la co-médie quelle fait jouer par ses petites filles (de Saint-Cyv) ; ce sera une fortbelle chose, à ce que lon dit. Elle a été voir la reine dAngleterre, qui, layantfait attendre un moment, lui dit quelle étoit fâchée davoir perdu ce temps dela voir et de lentretenir, et la reçut fort bien. On est content de cette reine ;elle a beaucoup desprit. Elle dit au roi, lui voyant caresser le prince de Galles,qui est fort beau : « Javois envié le bonheur de mon fils, qui ne sent point sesmalheurs ; mais à présent je le plains de ne point sentir les caresses etles bon-tés de Yotre Majesté. » Tout ce quelle dit est juste et de bon sens. Son marinest pas de même ; il a bien du courage, mais un esprit commun, qui contetout ce qui sest passé en Angleterre avec une insensibilité qui en donne pourlui. 11 est bonhomme, et prend parta tous les plaisirs de Versailles.Madame laDauphine nira point voir cette reine ; elle voudrait avoir la droite et un fauteuil :cela na jamais été ; elle sera toujours au lit ; la reine la viendra voir. Madameaura un fauteuil à main gauche, et les princesses du sang niront quavec elle,devant qui elles nont que des tabourets. Les duchesses y seront comme chezmadame la Dauphine : voilà qui est réglé. Leroi a su quun roi de Francenavoitdonné quun fauteuil à la gaucheà un prince de Galles ; il veut que le roi dAn-gleterre traite ainsi M. le Dauphin, et passe devant lui. Il recevra Monsieur sansfauteuil et sanscérémonie. La reine la salué, et n a pas laissé de dire au roi notremaître ce que je vous ai conté. 11 nest pas assuré que M. de Sehombergait en-core la place du prince dOrange en Hollande. On ne fait que mentir cette année.La marquise ( dUxelles ) reprend, tous les ordinaires, les nouvelles quelle amandées : appelle-t-on cela savoir ce qui se passe? Je hais ce qui est faux.

Létoile de M. de Lauzun repàlit ; il na point de logement; il na pointrs anciennes entrées; on lui a ôté le romanesque et le merveilleux de sonaventure; elle est devenue quasi tout unie : voilà le monde et le temps.